Alex au Canada
Dans l’avion qui l’emmenait au Canada, Alex se sentait heureux. Tellement heureux qu’il ne pouvait s’empêcher de sourire au crâne chauve du passager assis devant lui. Il allait enfin revoir son grand frère parti vivre sa vie là-bas depuis 8 mois maintenant.
Ça avait été un petit déchirement pour Alex quand il avait dû faire ses adieux à Jérôme. Celui-ci avait rencontré Lucie lors d’un voyage à New York, et, pendant deux ans, ils avaient vécu l’amour à longue distance, se voyant tous les trois ou quatre mois un peu partout dans le monde. Et puis, ils avaient décidé de tenter la vie à deux. Naturellement, comme Jérôme avait toujours eu envie de vivre ailleurs qu’ici, il avait choisi de s’expatrier dans le pays de Lucie. Et ça faisait 8 mois que tout se passait bien pour eux là-bas. Jérôme était revenu passer les fêtes de fin d’année en Belgique, ça ne faisait donc que 4 mois qu’Alex ne l’avait plus vu. Mais quand même, Internet et le téléphone pour eux deux, ce n’était pas pareil que de se voir en vrai. À part se raconter des conneries pour se faire rire, Alex ne savait pas vraiment parler au téléphone avec son frère. Il fallait qu’ils aient été côte à côté quelques heures à observer, à boire, à fumer pour qu’ils puissent se parler ; pour que Jérôme lui pose la question, la bonne question pour qu’Alex puisse embrayer et se confier à lui.
Alex serait vraiment content de voir son frère en vrai. D’autant plus qu’il avait besoin de lui parler d’Alice…
Il avait fini par la recontacter. Il s’était excusé de ne pas lui avoir demandé sa permission pour prendre son numéro mais comme elle avait souri quand il lui avait dit :
- La prochaine fois, je te demande ton numéro.
Il pensait qu’elle aurait été d’accord de lui donner, et donc voilà, il lui envoyait un message juste pour qu’elle sache que lui, Alex, il avait son numéro à elle, Alice.
Elle avait répondu quelques mots :
- J’en suis ravie
Mais encore ?
Alex ne lui avait pas répondu tout de suite. Un gars normal, un gars qui n’était pas toujours une guerre en retard comme lui, aurait bien évidemment proposé à Alice, dès son premier message, de lui offrir un verre ou de l’emmener au cinéma. Ce « Mais encore ? » rappelait douloureusement à Alex qu’il avait encore tendance à passer à côté de la vie. Mais son « J’en suis ravie :-) » l’avait poussé à appeler Alice alors qu’il attendait d’embarquer dans son avion pour le Canada.
Alice avait beaucoup ri quand il s’était excusé de ne pas lui avoir tout de suite proposé de se voir mais c’est qu’il était toujours en décalage tardif par rapport à la vie des autres. Elle lui avait dit qu’ils se complèteraient bien car elle voulait toujours aller trop vite pour tout et qu’elle aimerait que quelqu’un lui apprenne à prendre son temps. Il lui avait promis de la rappeler dès son retour dans quinze jours, elle lui avait souhaité un bon voyage et de ne pas l’oublier là-bas. C’était peut-être cette dernière petite phrase, juste avant qu’il ne raccroche :
- Ne m’oublie pas là-bas.
Presque prononcée à voix basse, qui faisait qu’Alex ne pouvait décidément pas s’arrêter de sourire au crâne chauve assis devant lui.
Comme prévu, Jérôme attendait Alex à l’aéroport. Il avait l’air particulièrement heureux, arrivé dans son quartier, il avait fait signe à plusieurs personnes à gauche, à droite. Alex se sentit soudain triste, Jérôme avait une vraie vie ici, une vraie vie qu’Alex ne connaissait absolument pas. Lucie les attendait avec quelques amis pour le souper. L’ambiance était au beau fixe, une amie de Lucie et son fiancé venaient d’annoncer qu’ils attendaient un bébé. Tout le monde était ravi pour eux, même Alex qui ne les avait pourtant jamais vus avant. Alex avait un peu de mal à suivre les conversations, cet accent canadien est parfois bien difficile à assimiler. Et ce vin qu’ils buvaient devait être plus fort que ceux qu’Alex avait l’habitude de boire en Belgique. Ou peut-être était-ce le décalage horaire qui embuait à ce point son cerveau ? !
Alex se souvenait qu’ils étaient sortis ensuite dans un bar, qu’il avait encore accepté quelques verres, pas énormément pourtant…
Le lendemain matin, Alex se réveilla avec un mal de crâne épouvantable dans le canapé de son frère et sa belle-soeur. Jérôme vint s’assoir près de lui avec une tasse de café brûlant :
- Dis donc, Brother, tu en tenais une bonne, hier ! Tu n’as plus l’habitude de faire la fête chez nous ou quoi ?
En cherchant ses mots, Alex sourit. Jérôme avait dit « chez nous » en parlant de la Belgique. Alex se justifia tant bien que mal :
- Je ne sais pas. Le décalage horaire…
- Mais c’est quoi, ça, Alex ?
- Ça ? Des antibiotiques. Je me suis chopé un petit virus mais ça va mieux, je dois juste prendre le dernier aujourd’hui…
- Ah ben voilà ! C’est pour ça que tu étais complètement jeté hier.
- Hein ?
- Alex, tu sais bien que quand tu prends des antibiotiques, ça amplifie l’effet de l’alcool quand même !
- Ben non. Je ne savais pas. Mais je ne risque pas de l’oublier…
- Enfin, au moins, ça t’a évité de tergiverser pendant des heures voire des jours avant de me parler d’Alice !
- Je t’ai parlé d’Alice ?
- Oui.
- Et qu’est-ce que j’ai dit ?
- À peu près tout.
- Et qu’est-ce que tu m’as dit ?
- Je t’ai conseillé de l’appeler pour l’inviter au resto à ton retour.
- Oui, c’est bien, je devrais faire ça.
- Oh mais tu n’as pas attendu d’être de retour au plat pays, tu l’as appelée tout de suite.
- J’ai appelé Alice ? Du Canada ? Au milieu de la nuit ? Et… Elle a répondu ?
- Oui. Pour elle, c’était le matin. Et elle a dit oui.
- Oui ?
- Oui pour le resto !
Chloé Sadonid | Janvier 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.
07 mar 2011 Crédits 0 comments