Les petites écritures de Chloé Sadonid

2011, Ateliers

Alex au Canada

Dans l’avion qui l’emmenait au Canada, Alex se sentait heureux. Tellement heureux qu’il ne pouvait s’empêcher de sourire au crâne chauve du passager assis devant lui. Il allait enfin revoir son grand frère parti vivre sa vie là-bas depuis 8 mois maintenant.
Ça avait été un petit déchirement pour Alex quand il avait dû faire ses adieux à Jérôme. Celui-ci avait rencontré Lucie lors d’un voyage à New York, et, pendant deux ans, ils avaient vécu l’amour à longue distance, se voyant tous les trois ou quatre mois un peu partout dans le monde. Et puis, ils avaient décidé de tenter la vie à deux. Naturellement, comme Jérôme avait toujours eu envie de vivre ailleurs qu’ici, il avait choisi de s’expatrier dans le pays de Lucie. Et ça faisait 8 mois que tout se passait bien pour eux là-bas. Jérôme était revenu passer les fêtes de fin d’année en Belgique, ça ne faisait donc que 4 mois qu’Alex ne l’avait plus vu. Mais quand même, Internet et le téléphone pour eux deux, ce n’était pas pareil que de se voir en vrai. À part se raconter des conneries pour se faire rire, Alex ne savait pas vraiment parler au téléphone avec son frère. Il fallait qu’ils aient été côte à côté quelques heures à observer, à boire, à fumer pour qu’ils puissent se parler ; pour que Jérôme lui pose la question, la bonne question pour qu’Alex puisse embrayer et se confier à lui.
Alex serait vraiment content de voir son frère en vrai. D’autant plus qu’il avait besoin de lui parler d’Alice…
Il avait fini par la recontacter. Il s’était excusé de ne pas lui avoir demandé sa permission pour prendre son numéro mais comme elle avait souri quand il lui avait dit :
- La prochaine fois, je te demande ton numéro.
Il pensait qu’elle aurait été d’accord de lui donner, et donc voilà, il lui envoyait un message juste pour qu’elle sache que lui, Alex, il avait son numéro à elle, Alice.
Elle avait répondu quelques mots :
- J’en suis ravie :-) Mais encore ?
Alex ne lui avait pas répondu tout de suite. Un gars normal, un gars qui n’était pas toujours une guerre en retard comme lui, aurait bien évidemment proposé à Alice, dès son premier message, de lui offrir un verre ou de l’emmener au cinéma. Ce « Mais encore ? » rappelait douloureusement à Alex qu’il avait encore tendance à passer à côté de la vie. Mais son « J’en suis ravie :-) » l’avait poussé à appeler Alice alors qu’il attendait d’embarquer dans son avion pour le Canada.
Alice avait beaucoup ri quand il s’était excusé de ne pas lui avoir tout de suite proposé de se voir mais c’est qu’il était toujours en décalage tardif par rapport à la vie des autres. Elle lui avait dit qu’ils se complèteraient bien car elle voulait toujours aller trop vite pour tout et qu’elle aimerait que quelqu’un lui apprenne à prendre son temps. Il lui avait promis de la rappeler dès son retour dans quinze jours, elle lui avait souhaité un bon voyage et de ne pas l’oublier là-bas. C’était peut-être cette dernière petite phrase, juste avant qu’il ne raccroche :
- Ne m’oublie pas là-bas.
Presque prononcée à voix basse, qui faisait qu’Alex ne pouvait décidément pas s’arrêter de sourire au crâne chauve assis devant lui.

Comme prévu, Jérôme attendait Alex à l’aéroport. Il avait l’air particulièrement heureux, arrivé dans son quartier, il avait fait signe à plusieurs personnes à gauche, à droite. Alex se sentit soudain triste, Jérôme avait une vraie vie ici, une vraie vie qu’Alex ne connaissait absolument pas. Lucie les attendait avec quelques amis pour le souper. L’ambiance était au beau fixe, une amie de Lucie et son fiancé venaient d’annoncer qu’ils attendaient un bébé. Tout le monde était ravi pour eux, même Alex qui ne les avait pourtant jamais vus avant. Alex avait un peu de mal à suivre les conversations, cet accent canadien est parfois bien difficile à assimiler. Et ce vin qu’ils buvaient devait être plus fort que ceux qu’Alex avait l’habitude de boire en Belgique. Ou peut-être était-ce le décalage horaire qui embuait à ce point son cerveau ? !
Alex se souvenait qu’ils étaient sortis ensuite dans un bar, qu’il avait encore accepté quelques verres, pas énormément pourtant…

Le lendemain matin, Alex se réveilla avec un mal de crâne épouvantable dans le canapé de son frère et sa belle-soeur. Jérôme vint s’assoir près de lui avec une tasse de café brûlant :
- Dis donc, Brother, tu en tenais une bonne, hier ! Tu n’as plus l’habitude de faire la fête chez nous ou quoi ?
En cherchant ses mots, Alex sourit. Jérôme avait dit « chez nous » en parlant de la Belgique. Alex se justifia tant bien que mal :
- Je ne sais pas. Le décalage horaire…
- Mais c’est quoi, ça, Alex ?
- Ça ? Des antibiotiques. Je me suis chopé un petit virus mais ça va mieux, je dois juste prendre le dernier aujourd’hui…
- Ah ben voilà ! C’est pour ça que tu étais complètement jeté hier.
- Hein ?
- Alex, tu sais bien que quand tu prends des antibiotiques, ça amplifie l’effet de l’alcool quand même !
- Ben non. Je ne savais pas. Mais je ne risque pas de l’oublier…
- Enfin, au moins, ça t’a évité de tergiverser pendant des heures voire des jours avant de me parler d’Alice !
- Je t’ai parlé d’Alice ?
- Oui.
- Et qu’est-ce que j’ai dit ?
- À peu près tout.
- Et qu’est-ce que tu m’as dit ?
- Je t’ai conseillé de l’appeler pour l’inviter au resto à ton retour.
- Oui, c’est bien, je devrais faire ça.
- Oh mais tu n’as pas attendu d’être de retour au plat pays, tu l’as appelée tout de suite.
- J’ai appelé Alice ? Du Canada ? Au milieu de la nuit ? Et… Elle a répondu ?
- Oui. Pour elle, c’était le matin. Et elle a dit oui.
- Oui ?
- Oui pour le resto !

Chloé Sadonid | Janvier 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Ateliers

Alex à Bruxelles

Alex marchait d’un pas vif dans les rues de Bruxelles qui était devenue sa ville depuis quelques mois. Il n’avait pas eu envie de s’engouffrer dans le métro bondé en sortant du boulot. Il mettrait sans doute bien une heure pour rentrer chez lui à pied, et encore, s’il ne s’égarait pas mais il avait eu besoin de marcher, seul, dans la ville qui prenait doucement les teintes de la nuit.
La nuit qui tombait sur Bruxelles lui fit repenser à son retour de sortie samedi. Avec Ben, un de ses colocataires, ils avaient loupé le dernier bus de nuit. Ils étaient restés un peu cons à regarder le bus s’éloigner sous leurs yeux. Ben avait haussé les épaules en disant :
- Soit on repart faire la fête jusqu’au premier métro, soit on rentre à pied…
Alex répondit plus vite qu’il ne le voulait :
- Rentrons à pied.
Il avait un match de hockey à gérer le lendemain après-midi et il tenait quand même à dormir quelques bonnes heures avant d’y aller. Et puis, surtout… Il ne pouvait pas revoir Alice toute de suite. En partant, il lui avait dit :
- La prochaine fois, je te demande ton numéro.
Et il sentait bien que c’était trop tôt pour une prochaine fois s’ils retournaient sur leur pas. Alors ils avaient marché. Alex n’avait jamais vraiment regardé Bruxelles avant cette nuit-là. Cette ville ne lui plaisait pas tant que ça le jour. Mais la nuit lui allait décidément beaucoup mieux. Avec Ben, ils avaient échangé quelques mots et puis, ils s’étaient tus et avaient marché le nez en l’air. Il n’y a qu’entre hommes qu’on peut se sentir bien tout en étant silencieux.
En marchant seul en cette fin d’après-midi-là, Alex repensait donc à sa dernière sortie. Drôle de soirée. Ben avait été invité à un souper pizza chez Julia, la meilleure amie de son cousin. Il ne l’avait vue que quelques fois mais comme dix jours auparavant, Alex et lui s’étaient par hasard retrouvés en ville avec cette Julia et d’autres amis à elle et qu’elle avait invité à la cantonade tout le groupe chez elle pour le samedi en 8, ils avaient fini par se retrouver à ce souper. Au départ, Alex ne pensait pas qu’il était concerné mais Alice, une amie de Julia avait particulièrement insisté pour que Ben vienne et Alex aussi, tant qu’ils y étaient.
Alice cherchait à se rapprocher de Ben qu’elle avait rencontré pour la première fois quelques semaines auparavant. Ils s’étaient bien entendu. Ils avaient parlé des heures, elle l’avait fait rire avec son humour décalé et franc et il l’avait éblouie en lui parlant de livres qu’il avait lus et aimés. Comme il se doit, Alex avait donc conseillé à Ben d’attaquer le samedi soir, visiblement, c’était plutôt dans la poche. Ça ne lui arrivait jamais à lui, Alex, qu’une fille lui court après, qu’elle s’arrange pour avoir son numéro, qu’elle insiste pour le voir, qu’elle trouve des excuses pour le contacter. Alors, vraiment, Ben avait de la chance, qu’il fonce ! Mais non ! À Ben, Alice ne lui plaisait pas vraiment. Ils étaient en adéquation intellectuelle. Mais c’était tout.
Alex n’avait pas insisté mais, personnellement, il trouvait Alice plutôt mignonne. Enfin, non, charmante, oui vraiment charmante… Souriante et pleine de charme. Et vraiment très sociable. La première fois qu’Alex avait vu Alice, il était un peu paumé, il ne connaissait personne hormis Ben. Heureusement, Alice était venue papoter avec lui et puis, elle avait soulevé sa casquette au milieu de la conversation parce que ça la démangeait de savoir s’il était brun ou blond.
Alex ne tombe jamais amoureux comme ça, la première fois qu’il voit une fille. Du coup, il passe souvent à côté de quelque chose. Alex tombe amoureux après, en repensant, en ressassant la dernière rencontre qu’il a faite. Sur le moment, il ne se passe rien dans sa tête, il ne capte rien. Et puis… Après… Il revoit Alice tendre le bras très haut pour lui enlever sa casquette, elle est plutôt petite et il est plutôt grand. Il la revoit éclater de rire, mordre dans une pomme d’amour , danser en sautillant, lui faire un sourire immense samedi quand il est arrivé chez Julia :
- Sympa que tu sois venu, Alex !
Alex pensa que même pour flasher sur quelqu’un, il était toujours une guerre en retard. Il soupira. Il devait être à la moitié du chemin maintenant. Le ciel devenait menaçant. Il accéléra le pas, il avait envie d’être rentré chez lui avant la pluie. Alex revoyait Ben et Alice discuter samedi. Effectivement, Ben avait raison quand il disait qu’ils étaient en adéquation intellectuelle. Personne ne les avait suivi dans leur longue discussion sur un bouquin qu’ils avaient justement tous les deux découvert récemment. Un bouquin qui développait une théorie intéressante comme quoi tout le monde a une croyance différente de la vie qui dicte ses actes. Sur le moment, Alex n’y avait pas réfléchi. De toute façon, Ben et Alice étaient tous les deux dans leur trip, sur une autre planète, il n’aurait pas pu interagir avec eux.
Et surtout, Alex était toujours une guerre en retard. Il y repensait maintenant en marchant et se demandait bien qu’elle pouvait être sa croyance à lui. Alice avait décrété qu’elle croyait en quelque chose comme « Aide-toi et le ciel t’aidera ». Elle avait tendance, quand elle voulait quelque chose, à essayer de mettre un maximum d’atouts dans son jeu et puis à laisser faire la chance. Elle avait ajouté que la chance, il fallait la provoquer.
D’un coup, Alex pensa que sa principale caractéristique à ses propres yeux étaient d’être ou en tout cas de se croire toujours en décalage. En retard, pour être plus précis. Alice avait expliqué que la croyance que chacun avait de la vie venait en bonne partie de l’éducation. Alex se sentit soudain en colère contre sa mère qui racontait toujours en riant que son cher fils cadet n’avait jamais été très pressé. Déjà enfant, il avait commencé à marcher à pratiquement un an et demi et à parler trois semaines plus tôt !
Voilà sans doute d’où venait son sentiment permanent de réagir souvent trop tard. Quoiqu’avec Alice, juste avant de partir samedi, il lui avait quand même dit que la prochaine fois, il lui demanderait son numéro. Et elle avait souri en l’embrassant un peu longtemps sur la joue. Un autre gars lui aurait sans doute carrément demandé son numéro. S’il ne se croyait pas toujours en retard, il lui aurait sans doute sûrement demandé aussi. Et quelle prochaine fois espérait-il d’ailleurs ?
Au moment où Alex tentait de calculer la probabilité qu’il avait de revoir Alice prochainement par hasard dans cette ville, compte tenu du fait qu’il la connaissait par l’intermédiaire de Ben qui lui-même la connaissait par l’intermédiaire de Julia et qu’ils étaient déjà par hasard tombés sur elles quelques semaines auparavant, il sentit une goutte d’eau sur le bout de son nez. Il leva les yeux au ciel et puis les baissa au sol. Il n’y avait encore aucune trace de pluie sur le trottoir…
- Autant de chance de rencontrer Alice par hasard que de recevoir la toute première goutte de pluie sur le bout de mon nez !
Alex se mit à courir et à rire en même temps, il n’était plus qu’à quelques minutes de chez lui maintenant.
Aussitôt la porte fermée derrière lui, il appela son colocataire :
- Ben ! Ben, tu saurais me filer le numéro d’Alice ?

Chloé Sadonid | Janvier 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2010, Ateliers

Léo

La voiture de Léo filait sur l’autoroute. Le soleil se pointait derrière les collines en promettant un temps sec et froid. La route risquait d’être longue mais Léo avait le coeur léger. Il était prêt, il avait fait le plein, pris des vivres, des vêtements, de la bonne musique. Et surtout il avait fait le plein d’amour maternel.
Quelques mois plus tôt, Léo avait vu sa soeur, revenue dans leur ville natale pour quelques jours. Ils avaient parlé de leur mère évidemment, retournée vivre en Espagne depuis la mort de leur père, il y a plus de dix ans déjà. Au début, ils allaient la voir un mois sur deux. Et puis… Léo devait s’obliger maintenant à faire le voyage au moins deux fois par an. Visiblement, Térésa aussi. Ses enfants grandissaient, ils ne voulaient plus l’accompagner dans ses visites trop longues à leur grand-mère qu’ils connaissaient si peu. Léo et Térésa se trouvèrent ce soir-là chacun d’excellentes excuses pour ne pas visiter plus souvent leur vieille mère.
- C’est normal, Léo, Maman comprendra… Avec le métier que tu fais. Elle sait bien qu’il y a des occasions que tu ne peux pas manquer. Que tu paierais cher plus tard d’avoir négligé une petite chose. Tandis que moi… Femme au foyer… Je devrais avoir tout le temps d’aller voir ma mère, même si elle habite à 2000 kilomètres de chez moi.
- Ne dis pas ça,Térésa, avec tous tes gamins à élever et Georges qui travaille toujours de plus en plus, je ne pense que tu pourrais faire le trajet beaucoup plus souvent !
- C’est vrai. Tu sais ce qu’on dit, petits enfants, petits problèmes, grands enfants, grands problèmes, et bien, je peux te dire que Théo est en train de me démontrer le sens de cet adage !
Léo ne s’était jamais vraiment bien entendu avec Térésa. Quand ils étaient petits enfants, ils étaient en guerre perpétuelle. Leurs parents avaient bien remarqué qu’ils se chamaillaient continuellement mais ils pensaient que c’était normal. Surtout pour des frère et soeur avec un âge si rapproché. Leur mère avait lu quelque part que des enfants nés avec un écart de moins de 18 mois étaient souvent rivaux, chacun voulant occuper la place de choix dans le coeur des parents, comme tous les enfants, le manque d’écart les empêchant de se différencier. Quand ils partaient en vacances en Andalousie, il y avait toujours une pile de paquets entre eux deux sur le siège arrière pour éviter qu’ils ne se disputent tout au long du trajet. Le jeu préféré de Léo consistait à tenter de faire discrètement tomber l’un ou l’autre paquet sur la tête de sa soeur, surtout quand celle-ci dormait.
L’adolescence ne les avait pas réconciliés. Térésa s’était révélée ultra superficielle, Léo ultra engagé et homosexuel. C’est ce dernier point qui les avait définitivement éloignés l’un de l’autre. Térésa voulait tellement entrer dans le cercle fermé des BCBG qui acceptait déjà difficilement ses origines espagnoles du côté maternel, qu’elle ne pouvait pas assumer l’homosexualité de son frère en sus. Une fois adultes, ils avaient signé une sorte de pacte de paix, pacte d’autant plus facile à respecter qu’ils ne se voyaient presque plus, bien qu’ils n’habitaient pas à 2000 kilomètres l’un de l’autre. Léo avait promis de ne jamais révéler son homosexualité à ses neveux et Térésa avait pris le parti de leur parler de leur oncle avec fierté, ce qui était d’autant plus facile qu’il avait un métier passionnant dans lequel il excellait.
Ils se voyaient donc de loin en loin et leur relation ressemblait plus à une relation de bon voisinage qu’à un amour fraternel.
Ce rendez-vous avec Térésa avait bien, au début, déculpabilisé Léo au sujet de sa mère. Sa dernière visite en Andalousie remontait à neuf mois, il avait battu tous ses précédents records et s’en sentait coupable sans parvenir pour autant à se libérer, ne fût-ce que quelques jours. Mais en repensant à sa conversation avec Térésa, Léo se trouvait vraiment odieux. Il n’aurait pas dû écouter Térésa qui lui trouvait de fausses excuses. Certes, elle avait raison de dire que son métier était prenant et qu’il devait être toujours à l’affût mais, aujourd’hui, il pouvait rester joignable sur son portable à peu près n’importe où. Le temps… Le temps, on le prend pour les choses qu’on estime essentielles. Et visiblement, aller voir sa vieille mère de temps en temps n’était pas une chose essentielle pour lui. Et pourtant, Dieu sait qu’il l’avait aimée, sa maman, la seule femme qu’il ait jamais aimée, adulée, adorée. Et elle le lui rendait bien. Voilà peut-être d’où venait cette éternelle mésentente avec Térésa.
Léo avait alors décidé d’appeler sa mère. Il n’y avait jamais pensé, à l’appeler comme ça, pour rien, juste pour avoir des nouvelles. Il n’appelait que pour dire qu’il viendrait. Et plus rarement pour annuler ou retarder son séjour. En entendant les premières sonneries dans le lointain, Léo se dit que c’était idiot, qu’elle allait sans doute être déçue. Elle croirait sûrement, dès qu’elle reconnaîtrait sa voix, qu’il appelait pour annoncer sa venue. Trop tard, elle décrochait.
En raccrochant, Léo s’était dit qu’il avait une mère très moderne pour ses presque 80 ans. Ils n’avaient pas parlé d’une prochaine visite. Il ne lui avait pas dit qu’il était vraiment débordé au boulot pour les 3 mois qui arrivaient. Elle voulait juste savoir de petites choses. S’il habitait toujours au même endroit, avec sa vue magnifique sur la ville la nuit. S’il allait toujours déjeuner chez Brings le jeudi midi. S’il lisait toujours trois pages de la Bible quand il était insomniaque. Elle avait parlé un peu d’elle aussi, de la solitude de sa vieillesse, elle avait perdu un ami très cher le mois passé…
Une semaine plus tard, il l’avait rappelée. Sans réfléchir, après avoir travaillé toute une nuit, il avait eu besoin d’entendre une voix amicale en buvant son café fort. Sans réfléchir, il avait tapé le préfixe de l’Espagne et le reste avait suivi.
Ces appels avaient fini par devenir une sorte d’habitude. Il l’appelait presque toutes les semaines, parfois même deux fois et de plus en plus longtemps. Sa mère ne s’en étonnait pas, ne s’en réjouissait pas non plus ou en tout cas, elle ne lui faisait pas part de cela. Ils en étaient venus à se faire des confidences de plus en plus intimes. D’adulte à adulte. Ils avaient parlés de leurs amours passées. Elle lui avait parlé de son père et il le voyait autrement maintenant, il comprenait mieux qu’elle l’eût aimé. Elle avait évoqué aussi son retour en Andalousie au décès d’Henri. Il avait compris à demi-mots qu’elle était revenue dans son pays natal surtout pour retrouver son amour de jeunesse. Elle avait fini par le retrouver et l’aimer à nouveau. Mais il soupçonnait que c’était lui le « cher ami » qu’elle avait récemment perdu… Elle lui avait avoué que très vite, alors qu’il avait 14 ou 15 ans, elle avait compris qu’elle serait la seule femme qu’il aimerait jamais. Elle savait donc depuis si longtemps qu’il était homosexuel… Peut-être même en avait-elle eu la certitude avant lui ? Il avait respiré plus librement après cette confidence et il lui avait parlé un peu de ses amours, il était seul en ce moment, mais il le vivait bien. Ils s’étaient confiés beaucoup de choses au téléphone jusqu’au jour où elle lui fit sa confidence ultime :
- Léo, je veux mourir. Je voudrais que tu m’aides…
Il avait été surpris. Silencieux. Et puis, il avait dit « D’accord ». Et il avait raccroché.
Sa mère n’était pas dépressive. Mais elle sentait qu’elle avait fait son temps. Ses jambes ne la portaient plus. Elle ne voulait pas entrer dans le cercle vicieux de l’hospice, de l’hôpital, de l’acharnement thérapeutique. Léo comprenait. Il ne l’aurait pas comprise il y a quelques temps. Il aurait protesté, aurait tenté de la raisonner, aurait peut-être pensé qu’elle était une vieille folle. Ils lui auraient trouvé une seigneurie avec Térésa. Pour que d’autres s’occupent d’elle et l’empêchent de se « laisser aller ».
Léo était arrivé devant la petite maison bleue d’Andalousie trois jours à peine après la demande de sa mère. Il n’avait pas prévenu. Mais visiblement, elle l’attendait. Son « D’accord » au bout du fil lui avait suffi. Ils avaient parlé toute la soirée et une bonne partie de la nuit. Elle avait fait le bilan de sa vie. Puis, elle avait parlé du testament, lui avait remis une lettre pour Térésa et pour chacun de ses petits-fils. Pas pour Georges.
Elle avait tout prévu. La seringue de poison était prête. Elle ne souffrirait pas. Ils ont reparlé d’amour, de l’amour que peut porter une mère à son fils et un fils homosexuel à sa mère, seule femme de toute sa vie. Et puis, il l’a piquée en la regardant dans les yeux. Elle souriait…
Sur l’autoroute qui l’emmenait ce matin-là, Léo était plus que jamais empli de l’amour de sa mère. Il avait le coeur léger. Elle était partie avec dignité, comme elle l’avait choisi. Et tout avait été dit. La justice ne tarderait sans doute pas à mettre la main sur lui. Pour homicide volontaire. Mais sa mère avait bien tout prévu. Elle avait tout expliqué dans une lettre déposée chez son notaire avec son testament. Et avec un bon avocat, Léo devrait s’en tirer.

Chloé Sadonid | Décembre 2010. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2010, Ateliers

Anne-Françoise

Anne-Françoise avait grossi énormément ces derniers mois. Elle ne pouvait plus se regarder dans une glace sans grimacer de dégoût à la vue de son reflet. Elle s’était mise à porter des vêtements amples que lui avait conseillés une vendeuse, des vêtements parfaits pour les « femmes un peu fortes et qui cachaient les formes disgracieuses. » C’est sûr, on ne voyait plus les formes, on ne voyait plus qu’une grosse forme informe.
Anne-Françoise avait du mal à justifier sa prise de poids. Rien à voir avec les hormones. Ni avec un changement d’alimentation. Pas de traumatisme psychique, pas de décès d’un proche, pas de départ, pas de rupture, pas de mal d’amitié, pas de problème au boulot. Rien. Rien n’avait changé dans la vie d’Anne-Françoise. Depuis quelques années, elle suivait son petit bonhomme de chemin. Dans tous les aspects de sa vie, elle avait trouvé sa voie, ses enfants, son homme, son métier, ses amis, sa famille, sa passion pour le cinéma et la musique, tout se passait bien. C’était peut-être ça le couac. Une vie trop belle, trop lisse. On disait souvent d’elle qu’elle était chanceuse. Qu’elle avait décidément tout pour être heureuse. Et elle l’était. Mais elle avait pris presque 20 kilos en 6 mois. Elle ne pouvait plus s’habiller dans les magasins traditionnels. Elle allait maintenant dans des magasins spécialisés dans les « grandes tailles ». Pour ne pas dire pour les grosses. Non, vraiment, Anne-Françoise ne s’expliquait pas cette soudaine prise de poids.
Elle y repensait encore dans le fond du jardin, après avoir péniblement poussé la brouette remplie de branchages que Luc avait coupés avant-hier afin d’aller les brûler. Avant, elle n’avait pas autant de mal à pousser cette brouette. Avant… Parce qu’il y avait désormais un avant et un après. Elle n’aimait plus qu’on la prenne en photo. Ni que Luc la prenne dans ses bras. Ils n’en faisaient plus le tour.
Anne-Françoise s’est abaissée pour préparer le feu, quelques brindilles, une boule de papier journal, des petites branches. Elle a craqué une allumette et a regardé un instant la flamme avant de l’approcher du journal. Le feu a vite pris. Les brindilles étaient bien sèches. Petit à petit, Anne-Françoise a ajouté des branches plus épaisses. Elle regardait les flammes. Elle a toujours été fascinée par le feu. Un feu, ça se surveille. Il faut l’entretenir, lui donner des branches à consumer, éviter qu’il ne s’étende.
Anne-Françoise transpirait. Elle avait chaud. Avant, elle aimait beaucoup se réchauffer près de son feu, quel que soit le temps qu’il faisait, elle aimait sentir la chaleur des flammes sur sa peau. Maintenant plus. La chaleur la suffoque, l’empêche de respirer à son aise et la fait transpirer énormément. Son odeur avait changé aussi. Elle ne sentait pas si fort avant…
En prenant sa douche, Anne-Françoise a repensé à sa vie trop belle d’avant. Et elle s’est dit que peut-être cette vie manquait de quelque chose, quelque chose comme un combat à mener, une cause à défendre, quelque chose pour lequel elle se battrait jusqu’au bout, quoi qu’il arrive, envers et contre tout et dont elle ressortirait victorieuse. Et d’un coup, elle a compris. Compris que si elle avait grossi, c’était pour avoir son combat à mener contre elle-même, pour elle-même. Revenir à un poids normal, voilà la cause dans laquelle elle allait pouvoir s’investir corps et âme. Anne-Françoise a ri. Cela aurait été sans doute beaucoup plus glorieux de se battre contre une maladie incurable que contre des kilos en trop. Mais son corps n’avait sans doute pas voulu prendre de risque. Se battre contre un cancer, certes, c’est un combat très noble à mener. Mais si elle avait le malheur d’échouer… Tandis que, ma foi, quelques kilos en trop, si jamais elle ne parvenait pas à les perdre, ce n’était pas mortel.
Anne-Françoise est sortie de la douche et pour la première fois, comme avant, elle s’est regardée dans la glace bien en face. Elle a dit tout haut - Ce sera ma bataille.
En se souriant franchement.
Une fois habillée, Anne-Françoise est retournée au fond du jardin pour vérifier que le feu s’éteignait bien. Face aux braises, elle a eu une sorte d’illumination. Son combat contre ses kilos, elle allait le mener comme elle allume un feu. Se planifier un régime et du sport comme elle arrangeait les brindilles, le journal, les branchages. Se lancer de la bataille comme elle mettait le feu à la boule de papier. Et puis, le plus difficile, se tenir à son régime, à ses heures de sport, se surveiller tout le temps, ne jamais se relâcher, comme elle entretenait continuellement son feu avec des branches toujours neuves et en veillant à ce qu’il ne s’étende pas.
Et enfin, elle pourrait se réchauffer à la vue de son image dans la glace.

Chloé Sadonid | Novembre 2010. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2010, Ateliers

Anaïs

Tout avait commencé il y a 7 ans par un mensonge d’enfant en colère. J’avais 10 ans et demi et ma petite sœur venait d’en avoir 6. Elle m’énervait. Depuis des semaines, elle voulait tout faire comme moi, j’étais son modèle. Mes parents sortaient de Dolto qu’il était très sain qu’une petite fille de son âge se cherche un modèle autre que ses parents, en général un grand frère, une grande sœur, un cousin, une cousine. C’était un passage obligé pour grandir et en tant qu’aînée, je devais donc assumer ce rôle. Heureusement, il n’avait pas ajouté « avec joie ».
Nous étions dans le jardin. Ou plutôt, Lucie m’avait suivie dehors. Et elle me demandait pour la dix millième fois :
- Qu’est-ce que tu vas faire Anaïs ?
Je n’en pouvais plus. Je voulais me débarrasser d’elle pour un bon moment, quitte à avoir droit à une « discussion » avec mes parents à la fin de la journée. Toujours très Doltoïens, mes parents ne m’engueulaient jamais. Ils me proposaient de discuter pour que je prenne conscience de mes erreurs.
- Quand on sera au fond du jardin, je te dirai un secret.
Lucie s’est mise à piaffer de joie autour de moi. J’ai esquissé un sourire, elle n’allait plus sauter de joie très longtemps.
Arrivées bien à l’abri des grands arbres, je me suis arrêtée net. J’ai pris Lucie par les épaules et je lui ai dit :
- Lucie, Papa et Maman t’ont adoptée.
Elle a ouvert et fermé plusieurs fois la bouche sans qu’aucun son ne sorte. Et j’ai ajouté :
- Mais ne leur dis pas que je te l’ai dit, il seraient furieux contre nous deux. Et tu risquerais qu’ils t’abandonnent eux aussi.
De nouveau, bouche ouverte, bouche fermée, bouche ouverte, bouche fermée.
- Il faut que tu le gardes pour toi, Lucie, tu as 6 ans maintenant, tu es assez grande pour savoir ça.
- Mmh.
- Ce sera notre secret, promis ?
- Oui…
Et puis, j’ai laissé Lucie seule au fond du jardin.
Mes parents s’inquiétaient. Lucie avait perdu l’appétit, elle faisait moins de bruit, paraissait malheureuse. Ils ont mis une bonne semaine pour lui arracher le morceau. Et mon père m’a claqué une baffe énorme dans la figure. J’ai hurlé quelque chose avec Françoise Dolto. Lucie a pleuré, j’ai dû lui demander pardon, mais je n’avais pas envie, je pleurais aussi. De rage. Après, j’ai eu une discussion avec Maman. Elle a compris que j’en avais marre que Lucie me colle aux basques et elle a essayé de le lui faire comprendre.
Et puis il y a eu cette dispute entre mes parents quelques temps après. Où j’ai entendu ma mère dire :
- Un jour, il faudra bien leur dire, Stéphane, et il ne faudra pas que ce soit trop tard.
Sur le moment, j’ai pensé qu’ils parlaient de Mamy qui était malade et j’avais l’impression qu’on nous ne disait pas vraiment ce qu’elle avait à mes cousins et moi.

Mais aujourd’hui, pour une fois, j’ai été hyper attentive au cours de bio. La prof nous a expliqué la théorie de Mendel, avec les gènes récessifs et dominants. Et ça a commencé à me faire réfléchir, pourquoi dans la famille, suis-je la seule blonde aux yeux bleus ?
En rentrant de l’école, j’ai été trouvé Maman mais elle n’a rien voulu me dire, elle a dit qu’il fallait attendre Papa. J’ai claqué la porte, j’ai crié qu’ils n’étaient que des lâches et puis j’ai décidé de partir. J’ai empaqueté quelques trucs dans un grand sac à dos, j’avais la rage. J’ai quand même laissé mon ours en peluche dans la chambre de Lucie. Et je suis partie, j’ai marché tout droit tout droit sans penser avec la musique à fond dans les oreilles.
C’est Papa qui m’a retrouvée quelques heures plus tard dans la grange d’une ferme où j’avais été en week-end avec les scouts l’année passée. Il a demandé s’il pouvait entrer. J’ai acquiescé. Il s’est assis près de moi. On n’a rien dit pendant longtemps. J’étais encore très en colère mais en même temps, je ne savais pas trop où aller si je partais de la maison, même si mes Maman et Papa n’étaient pas vraiment Maman et Papa…
- Anaïs… Chrystelle m’avait dit que je devais te parler, elle me l’a répété souvent. Mais tu as raison, je suis un lâche…
Ça m’a fait bizarre. Papa ne nous disait jamais Chrystelle quand il parlait de Maman.
- Je… Je ne sais pas par où commencer et j’espère que tu pourras m’écouter jusqu’au bout. Mais je comprendrais que tu ne veuilles pas revenir tout de suite à la maison après. Ce sera toi qui décideras. Quand j’ai rencontré Chrystelle qui, comme tu l’as bien compris, n’était pas ta maman au sens clinique du terme, tu étais encore un tout petit bébé. Et j’étais encore très affecté par le décès de ta vraie maman, Anne… Tu ressembles beaucoup à Anne, tes yeux bleus, tes cheveux blonds… Ta maman est morte en te donnant la vie Anaïs… Ça a été très dur pour moi. J’étais partagé entre le bonheur de te tenir vivante dans mes bras et l’immense vide laissé par Anne, la femme que j’aimais. C’est toi qui m’a tenu en vie. J’avais fait la promesse à Anne, juste avant qu’elle parte, que je t’aimerais pour deux. Pour elle et pour moi. Elle m’a fait promettre de ne pas oublier d’être à nouveau heureux un jour.
- …
- J’ai gardé des choses d’Anne. Des photos. Des souvenirs. Je les regarde de temps en temps quand je suis seul. Je les gardais pour toi. Si un jour tu veux les voir.
- Oui…
- Anaïs, je suis désolé. Je sais que j’aurais dû t’en parler plus tôt, te faire grandir avec ça. Je n’ai pas pu…

Chloé Sadonid | Novembre 2010. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2010, Ateliers

Charlie

Premier septembre. Huit heures. Aujourd’hui, j’ai décidé d’arrêter d’écrire des histoires d’amour. Parce que décidément, les histoires d’amour cul-cul à l’eau de rose, même si j’y mets un peu de sexe-trash pour faire branché, c’est nul. C’est démodé. C’est lassant. Et ça ne plaît qu’aux filles. Bref, raconter des histoires d’amour, pour moi, c’est fini !
Le problème c’est que je ne m’intéresse pas à grand chose d’autre qu’aux histoires d’amour, je ne vis que pour ça. Bien sûr, j’ai un boulot, plutôt sympa d’ailleurs, une famille, plutôt compliquée, des amis, un peu dans tous les styles. Il y a matière à raconter. Mais si déjà moi, ça ne me passionne pas, que diraient mes potentiels lecteurs ? …
Par contre, je m’amuserais beaucoup à raconter comment j’ai dragué Charlie. Charles, pas très grand, des cheveux légèrement bouclés, des yeux bruns avec des longs cils, des vestes hyper moches mais qui lui vont super biens, et surtout un sourire de timide particulièrement craquant.
Cela faisait trois mois tout pile que mon ex m’avait larguée : « On n’est pas compatibles. Désolé. » Pauvre type, il t’a fallu deux ans, deux mois et dix jours pour t’en rendre compte ? Minable, minable, minable ! Mais soit. Trois mois à pleurer. C’est assez. Je ne pleure plus.
Ne plus pleurer, c’est bien. Mais j’ai commencé à m’ennuyer. Que la vie est inintéressante sans intrigue amoureuse. Là-dessus, je me suis dit que j’allais draguer. Et c’est comme ça que j’ai décidé de draguer Charlie. Chaque année, au 15 août, nous fêtons joyeusement la Vierge. Quatre jours de folie pour petits et grands. On ne compte plus les couples qui se sont formés lors de cette fête ancestrale. Mon frère et Julie. Sophie et Pierre. Mathieu et Cécile. Les parents de Charlie, justement. Quatre jours idéaux pour les rencontres. Mais qui pourrais-je bien draguer ? Je ne peux pas partir en complète improvisation et me dire que je tomberai bien sur un bel inconnu le premier soir. Ou le deuxième. Ou le troisième. Ou le dernier. Ou… Non, non, je ne peux pas compter sur la chance. Il faut donc que je drague quelqu’un qui sera là en permanence. Quelqu’un de l’organisation par exemple. Il y a Gauthier. Trop grand. Ludo. Casé avec une de mes meilleures amies. Franck. Sa femme est enceinte. Valérien. Trop attentif à son apparence. Mathieu. Je ne le supporte plus depuis qu’il a cassé ma corde à sauter à l’école. Charlie ? Mmh, oui, Charlie. Célibataire notoire. Pas trop grand. Beaux yeux. Je le connais sans le connaître. Je pense qu’il m’aime bien. Ou en tout cas, il n’a rien contre moi. Mais je ne sais pratiquement rien de lui. Mystère à éclaircir.
Affaire conclue, je décidai donc de draguer Charles.
J’avais quinze jours pour préparer le terrain. J’ai commencé par lui faire discrètement savoir que j’étais célibataire et que je ne souhaitais pas le rester. Rien de plus facile. Emilie, la miss Ragots par excellence, faisait elle aussi partie des organisateurs. Je lui ai donc dit, sur un ton très confidentiel, que mon célibat commençait à me peser. Dans les deux jours, la rumeur avait allègrement circulé.
Deuxième acte, je me suis mise à scruter la vie de Charlie sur Facebook, pour saisir l’occasion de commenter subtilement ses actions. Et d’en apprendre un peu plus sur sa vie. Charles était un membre passif : il était perpétuellement connecté mais ne faisait jamais aucun commentaire, ne mettait jamais aucune photo en ligne, ne changeait jamais sa photo de profil. Heureusement, une chouette occasion s’est présentée deux jours avant les soumonces. Elodie a déposé des photos de la partie de foot hebdomadaire des gars du village. Pour mon plus grand plaisir, Charlie était dans l’équipe torse-nu. Après m’être régalée tout au long des 126 photos, j’ai sélectionné, comme par hasard, une photo où Charles se trouvait au premier plan pour y laisser un commentaire (subtile). « Hey, les gars, vous nous faites quand un calendrier Dieux du stade ? ».
Et visiblement, Charlie a pris cette remarque pour lui puisque dans les deux minutes, il a cliqué sur « J’aime » en-dessous de mon commentaire.
Forte de ce minuscule encouragement de sa part, aux soumonces, j’y ai été allegro. Le principe des soumonces est simple : une semaine avant la fête de la Vierge, les jeunes du village se déguisent et sonnent à toutes les portes pour annoncer la bonne nouvelle. Une occasion de commencer la fête une semaine plus tôt ! Je m’étais arrangée pour porter un déguisement sans poche, pour ne pas prendre de sac, ça aurait gâché mon magnifique costume de poisson. J’en étais donc réduite à garder en mains mes clés, mes sous, mon téléphone. Sauf que, par chance, Charlie portait un déguisement de bouffon avec des poches immenses dans lesquelles ont atterri mes affaires. L’excuse parfaite pour le chercher du regard en permanence, lui parler régulièrement et, merci Maman, pour le voir me courir après parce que mon téléphone sonnait.
Le bilan de la journée était très positif. J’avais dû, bout à bout, papoter 1h30 avec Charles et apprendre deux ou trois trucs non négligeables sur sa vie. Il est enfant unique, ne supporte plus les fumeurs depuis qu’il a arrêté il y a deux ans, n’aime pas les chicons au gratin et déteste les hypocrites.
J’ai laissé passer une semaine sans lui donner signe de vie. Histoire de ne pas griller mes chances avant même d’avoir vraiment commencé à le draguer. Parce qu’il n’y a rien faire, draguer à distance, c’est peut-être in mais ce n’est pas facile facile.
Le week-end de la Vierge était enfin arrivé. Le vendredi, je me suis sentie pousser des ailes de séductrice. En rouge et noir, longues boucles d’oreilles argentées, sourire étincelant, yeux brillants et subtilement maquillés, c’est sûr, j’ai plu. Mais pas particulièrement à Charlie. A part « Bonjour, ça va ? » et bien plus tard « Bonne nuit ! A demain. » Je ne l’ai pas vu, je ne lui ai rien dit, on n’a rien échangé. Impossible de recréer l’atmosphère de nos douces conversations du week-end précédent…
J’ai cogité tout en comatant le lendemain. Et si j’essayais de me rapprocher de lui par des chemins détournés ? Charlie était invariablement soit avec Gaël soit avec Julien soit avec les deux. J’ai donc draguouillé Gaël toute la soirée en lui faisant des compliments très francs sur son physique avantageux. Et j’ai fini par danser un slow mémorable avec Julien en fin de soirée. Après avoir plaisanté avec lui une bonne partie de la soirée, il m’a invité à danser un slow endiablé et absolument en-dehors du rythme, à mi-chemin entre les danses rock et folklorique. J’ai passé une excellente soirée ce samedi. Mais j’étais encore passée à côté de Charles. Même si je lui avais davantage parlé que la veille, ayant beaucoup chahuté avec Julien.
Par contre le dimanche… Le dimanche, j’ai vraiment cru à ma chance. Comme chaque année, je passe mon dimanche midi en renfort auprès de mes amis organisateurs pendant le banquet. Et par un heureux hasard, ma tâche consistait à tenir la caisse trois heures durant en compagnie de Charles. On n’a pas arrêté une minute mais on a beaucoup ri, on s’est emmêlé les pinceaux de nombreuses fois, ce qui m’a permis de frôler innocemment ses mains toutes les dix minutes. A la fin, il m’a remerciée avec un sourire d’amoureux, comme l’a judicieusement souligné ma belle-sœur Julie juste avant de se moquer de mon air béat.
Et le dimanche soir, je suis tombée nez à nez avec Charlie qui s’apprêtait à rentrer chez lui. Ni une ni deux, j’ai inventé que je dormais chez Marie ce soir-là, qui habitait un peu plus loin que lui et que justement moi aussi, j’étais en partance.
Pendant trois longues minutes, on ne s’est absolument rien dit. Je commençais à paniquer. Et puis le mystérieux Charlie a ouvert la bouche et ne s’est plus tu. Il m’a raconté entre autre chose qu’il pensait enfin avoir trouvé sa voie qu’il cherchait depuis si longtemps. Qu’il était toujours un peu jaloux de tous les gens qui avaient la chance d’avoir des frères et sœurs. Qu’il était passionné par l’histoire de la révolution Française. Et d’autres choses encore, toutes beaucoup plus personnelles que ce qu’on avait échangé la semaine précédente.
Arrivés devant chez lui, je ne savais pas quoi faire. Certes, il m’avait témoigné beaucoup de confiance tout au long du trajet mais nos corps ne s’étaient pas rapprochés… J’ai hésité un peu. On ne se disait rien. Et puis, je l’ai bêtement embrassé sur la joue en lui souhaitant la bonne nuit.
J’aurais peut-être dû lui prendre la main. Le regarder au fond des yeux. L’embrasser tout au bord des lèvres. Mais je n’ai pas osé. Peut-être qu’il se disait pareil…
J’ai retraversé la moitié du village pour aller me coucher non pas chez Marie mais chez ma mère. J’avais un goût amer dans la bouche. L’impression vague d’un échec. D’être passée à côté de quelque chose. Quelque chose qui ne se représenterait plus jamais.
Le lundi de la fête de la Vierge est toujours un peu triste. Il n’y a plus que les « Vrais », les natifs. C’est difficile de revenir à la vraie vie après quatre jours à s’amuser avec tous les gens qu’on aime. J’étais d’autant plus triste que mon plan drague touchait à sa fin lui aussi. Et qu’il n’avait pas porté ses fruits. Je n’ai pas vu Charles de la soirée, j’ai préféré profiter à fond de l’ambiance et de mes amis. J’en ai été d’une certaine façon récompensée puisque Charlie est venu me trouver en fin de soirée.
- Elise, je voulais te dire…
- (Mon coeur se met à battre plus vite. Charles s’apprêterait-il à me faire une déclaration ? )
- Je suis désolé. Je crois qu’hier, je t’ai laissé croire que… Surtout hier soir. Je t’ai laissé croire qu’on pourrait sortir ensemble.
- (Pauvre idiote, pauvre idiote, pauvre idiote)
- Mais je…
- C’est rien, Charlie. Je ne l’ai pas senti non plus hier. Enfin, je veux dire, je t’ai dragué comme ça, pour rire, et puis voilà, maintenant, on se connaît mieux, c’est chouette.
(Ne pas lui montrer que je suis terriblement déçue. Ne pas lui montrer que je suis terriblement déçue. Ne pas lui montrer que je suis terriblement déçue.)
- Oui. Je suis vraiment désolé quand même de t’avoir donné de faux espoirs, si jamais c’est le cas.
- Non, non, Charles, ne t’inquiète pas.
(Vite, vite, il faut que je parte avant que mes yeux ne me trahissent.)
- OK, tant mieux. Bonne nuit, Elise.
- Bonne nuit…

Quand j’ai commencé à raconter comment j’ai dragué Charlie, je voulais finir en happy end. Ca aurait été plus amusant. Mais je veux vraiment arrêter d’écrire des histoires d’amour. Parce que, maintenant, je veux les vivre.

Chloé Sadonid | Octobre 2010. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2010, Brèves

Merci Nietzsche !

J’étais en grande discussion avec deux amies, Ève et moi, on essayait de convaincre Marie des bienfaits de la fellation. Ève était à court d’arguments quand j’ai décidé de sortir MA grande théorie sur le sujet :
- Vous voyez la dialectique du Maître et de l’Esclave de Nietzsche ?
- Euh…
- En bref, comme l’Esclave fait tout à la place du Maître, celui-ci finit par ne plus savoir rien faire lui-même et devient complètement dépendant de son Esclave qui bénéficie d’un sacré pouvoir et devient donc le Maître.
- Et c’est quoi le rapport avec les vertus de la fellation dans un couple ?
- Tu dis que c’est dégradant pour toi de suces Manu, Marie, parce que tu te sens comme son esclave, prostrée à ses pieds, mais c’est tout l’inverse. C’est toi qui as le pouvoir de le faire jouir, il est complètement dépendant de ton bon-vouloir à continuer, à aller plus vite ou plus lentement, il est à ta merci !
Sur ces entrefaites, mon mec a pointé le bout de son nez… :
- Attends, Attends, Ciboulette, si je suis bien ta théorie, c’est toi qui est Maître quand tu me tires une pipe ?
- Et oui !
- Et donc, quand je te fais un cunni, c’est moi le Maître ?
- Euh… Oui.
- Et toi l’Esclave ?
- Si on pousse la théorie jusqu’au bout, oui…
- Bien… Quand tu m’as proposé hier une soirée où tu serais mon esclave sexuelle, tu pensais à quoi exactement ?
- Je ne pensais pas à ça, mais maintenant que tu me le fais remarquer, je trouve l’idée excellente !

(Et merci Nietzsche et les cours de philo)

Chloé Sadonid | Août 2010.

2010, Ateliers, poésie

Perdue

Perdue en moi
Perdue dans la ville
Je marche
Je cours
Mes yeux se posent partout
Et ne reconnaissent rien
Ils s’embuent
Par où aller ?
Vite, là, je crois reconnaître
Le parvis d’une église
Je cours !
Après, ce sera à droite et puis à gauche
Mais…
Ce n’est pas l’église !
La pierre blanche, pourtant
Mais non, ce n’est pas celle-là
Par où aller ?
A droite ?
Et puis à gauche ?
J’aurais dû marcher toujours tout droit !

Peut-être que j’aimerais me perdre
Vraiment
Pour que quelqu’un me retrouve
Et prenne soin de moi
A ma place
Je n’en peux plus de prendre soin de moi
« Prends soin de toi. »
« Prends soin de toi ! »
« Prends soin de toi… »

Un seul être
Pourrait me retrouver

Ce n’est pas moi…
C’est toi…

Chloé Sadonid | Juin 2010. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2010, Ateliers

Feu Follet

Feu Follet

On m’appelle Feu Follet. Je suis le fils aîné du Prince Rouge, chef de notre tribu. Nous sommes cracheurs de feu de père en fils depuis la nuit des temps. A la fin de l’été, il sera temps pour moi d’entrer dans le monde des adultes. Et je deviendrai Prince à mon tour. Mon père ne prendra plus la route après l’hiver. Je serai donc le chef des Saltimbanques, dans quelques mois, lorsque nous reprendrons nos spectacles itinérants à l’arrivée des beaux jours. Les hommes de la tribu croient que je ne suis pas prêt à devenir Prince. Ils s’étonnent. Dans dix jours aura lieu la cérémonie qui fera de moi un homme. Et je n’ai aucune jeune fille en ma possession. Ils pensent que j’attendrais encore un an bien que mon père soit lassé de nos voyages. Mais la fille que je convoite depuis trois ans déjà, habite le dernier village avant notre retraite hivernale. Lili. Aux cheveux couleur du feu. Aux yeux sombres qui lancent des flammes quand je la regarde.

On m’appelle Lili. Je suis la fille aînée de notre guérisseuse. Nous vivons à trois, avec ma petite soeur, dans la dernière maison à la sortie du village. Dans un ou deux ans, ma mère se retirera parmi les ombres. Je deviendrai guérisseuse à mon tour. Mais, avant ça, je dois engendrer la guérisseuse qui me succèdera et qui me secondera quand ma soeur ne le pourra plus. Ma mère ne partira pas sans avoir posé les yeux sur sa descendance pour s’assurer de la perpétuité de notre don. Beaucoup de jeunes gens du village essayent de me séduire. Tous savent pourtant que les pères des guérisseuses ne partagent jamais leur vie. Je ne veux d’aucun d’eux. Depuis la nuit ds temps, nous enfantons des filles de père inconnu. Les hommes n’ont pas d’autres rôles pour nous que de nous donner notre descendance.

Mon demi-frère, Entre-ciel-et-terre, doit être le seul à savoir que je compte enlever Lili pour le rite. Il est aussi fasciné que moi par elle. Mais, aux yeux de Lili, Entre-ciel-et-terre n’est qu’un gamin arrogant. Elle n’a de yeux que pour moi. Elle a su reconnaître en moi l’âme du futur Prince qui imposera son pouvoir par la justesse de ses actes. Toute l’année, elle ne vit que pour ces trois jours où nous serons installés dans son village en l’honneur de leur fête de fin d’été. Lili est la fille de la Sagesse de son village. C’est une chance pour moi. Avoir en possession une jeune femme d’un rang élevé me fera gagner l’estime de tous. Sa beauté m’aidera à asseoir mon pouvoir du côté des femmes.

La vie du village m’ennuie à mourir. Rien ne se passe. Tout se ressemble. Les saisons se succèdent en tous points semblables à celles de l’année précédente. Chacun fait sa besogne, le sourire aux lèvres. On vit bien. La terre nous donne de quoi nous nourrir, nous abriter et nous chauffer. Tout a toujours été comme cela. Et rien ne doit changer. Seul le temps passe. Je n’éprouve pas, comme ma mère et ma soeur, la satisfaction de guérir mes semblables ou de leur rendre les douleurs inévitables moins vives. Je ne le fais que parce que c’est mon rôle et que chacun doit tenir le sien. Pour notre survie à tous. Ma mère a des paroles pleines de Sagesse. Elle est déjà si proche des ombres… Elle tente d’apaiser mon coeur et mes envies de liberté. Elle tente de me faire partager la sérénité de son âme. Elle s’est toujours sentie honorée d’avoir été choisie comme guérisseuse. Elle n’a jamais souffert de cet ordre immuable où chacun remplit son rôle, petit ou grand, pour que tout soit en équilibre. Suis-je prête à briser cette paix qui règne depuis la nuit des temps ?

Ce rite me répugne. En tant que successeur du Prince Rouge, j’y ai assisté dès que la parole m’a été donnée. Seuls les hommes pourtant y sont admis. Les garçons me jalousent. Ils croient que j’ai un énorme avantage à avoir vu tous les Passages. Ils se trompent. Les hommes veulent tous me rendre l’expérience plus difficile. Et je ne peux pas les en blâmer. Un vrai chef doit passer ce rite avec brio ou se résigner à être contesté tout le reste de sa vie. Lili me plaît. Je sais quoi faire et quoi dire pour qu’elle me suive. Tout ce que je lui dirai sera vrai. Mais il y a quelque chose que je ne pourrai pas lui dire. Ce quelque chose fait partie de notre cérémonie et je ne peux pas le dévoiler. Je déteste ce rite. Il me dégoûte. Quand je serai devenu le Prince Bleu et si mes hommes sont fidèles, je changerai les règles de ce jeu. Et petit à petit, tous oublieront que, dans un passé de plus en plus lointain, il en était autrement. Et l’on croira qu’il en a toujours été ainsi depuis la nuit des temps.

Demain, les Saltimbanques arriveront dans notre village pour trois jours et trois nuits. Comme chaque année, nous fêterons la réussite des récoltes et du travail de l’été avant de sommeiller pendant un long hiver. C’est le seul évènement qui brise la monotonie de notre vie. La seule chose qui me sort de mon ennui. Petite, j’adorais la magie des Saltimbanques, les funambules, le montreur d’ours et de lions, les femmes-serpents, la diseuse de bonaventure et surtout les cracheurs de feu. Feu Follet, le fils de leur chef, est le plus jeune cracheur de feu. Et le plus doué, après son père qui nous surprend chaque année le dernier soir de la fête. Feu Follet parle si doucement aux flammes qu’elles se transforment en papillons dorés qui virevoltent selon ses envies. Et ses yeux sont aussi scintillants que ses flammes quand je le regarde. Ma mère sait que je l’ai choisi. Feu Follet sera le père de ma fille aînée. Et il brisera pour une nuit mon ennui.

Juste à la fin de l’ultime spectacle du Prince Rouge, fondu dans la foule, j’ai pris la main de Lili. Elle m’a docilement suivie à l’écart. Après une demie-heure de marche, je me suis retourné pour la regarder. Elle était si belle et si heureuse. Si elle savait qu’aussitôt choisie, je serai obligée de la répudier. Ses yeux flamboyaient quand elle m’a dit :
Je t’ai choisi.
Et le rêve que je m’étais si souvent raconté depuis trois ans se réalisa : sa peau nue sous mes doigts, ses lèvres pleines, son corps si chaud…

La nuit de ma vie est passée si vite. Feu Follet… Tes lèvres, ta peau, ton odeur. La future guérisseuse que je suis aurait déjà dû être partie. Laissant le père inconnu endormi sans une seule explication, maintenant que la descendance était assurée. Qu’y aurait-il compris d’ailleurs à ce rite ancestral des guérisseuses ? Mais mon âme n’est pas si pure que celle de ma mère. Comment pourrais-je me résigner à ma vie après cette nuit ?
Feu Follet… Je dois partir.
Lili… Pourquoi ?
Sa voix est si douce, aussi douce que quand il parle au feu. Je ne veux jamais oublier ça…
Lili, tes yeux ne veulent pas partir. Tout ton corps se tend vers le départ perpétuel. Sur la route, tout est toujours différent. Chaque rencontre t’apporte quelque chose de nouveau. Le chemin n’est pas toujours facile. Il fait froid, on a faim, et les gens nous prennent pour des voleurs ou des brigands. Mais toujours, nous repartons vers d’autres lieux, d’autres rencontres. Viens avec moi, Lili, tu seras heureuse, plus heureuse qu’ici. Ton père devait être un Saltimbanque. Tu tiens de lui, ta vie n’est pas au village, malgré tout ce auquel tu crois. Viens avec moi, Lili, ce soir, je deviendrai le Prince Bleu, nouveau chef de ma tribu, mon père ne reprendra pas la route au printemps.

Lili m’a suivie. Elle sait qu’en partant avec moi, elle brise l’équilibre de son village mais son envie de liberté ne lui aurait de toute façon pas permis de rester. Tôt ou tard, sa mère rejoindra les ombres. Ses yeux ont changé. Elle me parle d’avenir. Dans un an, elle laissera sa fille au village. Si les ombres n’ont pas encore rappelé sa mère, l’équilibre de sa tribu pourra encore être sauvé. Et après, elle me fera un fils. Ses paroles m’ébranlent… Dans un an… Je lui fais mes excuses en silence. Lili, je n’avais pas le choix. Lili, c’est comme cela que ça se passe pour nous, les Saltimbanques. Je ne peux rien y changer encore. Dès cette nuit, Lili, tu rentreras chez les tiens. Tu auras honte, tu auras mal, tu seras plus malheureuse encore. Je le serai aussi. Mais l’équilibre de ta communauté sera de nouveau présent.

J’ai mal. J’ai peur. J’ai honte. Je suis seule au milieu de nulle part. Il fait froid. Et j’ai si mal. Feu Follet m’a frappée plusieurs fois au visage avant de me chasser. Définitivement. Je suis anéantie. Il m’avait convaincue de le suivre, lui si beau, si passionnant et sa vie libre de voyageur. C’était tout ce dont je rêvais, tout ce qui manquait à mon âme mêlée de guérisseuse et de saltimbanque. Et pour ce désir infini, j’ai osé rompre notre équilibre. Au soir, lors de la cérémonie qui devait faire de lui un homme, j’ai été traitée en Princesse. Les femmes m’ont habillée de riches tissus et parée de lourds bijoux. Quand je suis entrée dans le cercle des hommes, tous me regardaient. Ils étaient fascinés par ma beauté. Moi, je cherchais Feu Follet des yeux, seul son regard comptait. Son visage si différent des autres. Il avait les yeux durs et éteints. Il s’est approché de moi. Il m’a frappé violemment au visage, très vite, plusieurs fois. Puis il m’a ordonné de partir. Je ne comprenais pas. Je le suppliais du regard. Mais ses yeux sont restés éteints. Et ses hommes m’ont sortie de leur camp. J’ai tout perdu. Feu Follet si beau. La liberté qu’il m’offrait. Sans doute, il n’est pas trop tard pour le village. J’y reviendrai. L’équilibre m’y suivra.

Chloé Sadonid | Mars 2010. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2010, Ateliers

Deux versions

Les souvenirs m’envahissent
Le bonheur, ce ne sont que des petits riens
Mis bout bout
Qu’on attache
Qu’on délie
Qu’on rattrape
Qu’on éparpille

Un muffin au chocolat
Mordu au bord du lit
J’hésite un instant,
Le muffin ? Ou toi ?
Je prends les deux !

On se lève
Il fait beau
Ou il pleut ?
Peu importe
On aime marcher
Côte à côte
Ruisselants
Mmh oui
Sans doute
C’est mieux
De marcher
Au soleil
Mais pas trop
Ta peau n’aime pas
Quand il fait chaud

L’arrière-salle est bondée
Ouf, le chef a encore une petite place
Pour deux amoureux
Qui n’ont pas peur de se serrer
Du moment qu’il y a du vin
Et des regards qui pétillent

Serrons-nous,
Serrons-nous encore
Voilà qu’arrivent
Comme toujours sans prévenir
Deux ou trois amis
Jamais les mains vides
Ni leurs têtes
Pour des débats sans fin
Et sans queue
Et sans tête

Nous roulons quelques heures
Et enfin nous arrivons
Toujours un peu surpris

De ne pas être chez soi
Des couleurs, des saveurs
Nous étonnent
Mais j’aime tellement les voyages,
Le changement,
Partir
Que tu souris, toi aussi

Les yeux fermés
Dans tes bras
La nuit est douce
Et la vie légère

Plus rien n’a de goût
Si tu t’en vas

Chloé Sadonid
Le 22 mai 2010

Les souvenirs m’envahissent. Le bonheur, ce ne sont que des petits rien mis bout à bout qu’on attache, qu’on délie, qu’on rattrape, qu’on éparpille.
Un muffin au chocolat mordu au bord du lit. J’hésite un instant, le muffin ou toi ? Je prends les deux !
On se lève, il fait beau ou il pleut ? Peu importe. On aime marcher, côte à côte, ruisselants. Mmh oui, sans doute, c’est mieux de marcher au soleil. Mais pas trop, ta peau n’aime pas quand il fait chaud.
L’arrière-salle est bondée. Ouf, le chef a encore une petite place pour deux amoureux qui n’ont pas peur de se serrer du moment qu’il y a du vin et des regards qui pétillent.
Serrons-nous, serrons-nous encore, voilà qu’arrivent, comme toujours sans prévenir, deux ou trois amis. Jamais les mains vides, ni leurs têtes, pour des débats sans fin et sans queue et sans tête.
Nous roulons quelques heures et enfin nous arrivons. Toujours un peu surpris de ne pas être chez soi. Des couleurs, des saveurs nous étonnent. Mais j’aime tellement les voyages, le changement, partir, que tu souris, toi aussi.
Les yeux fermés dans tes bras. La nuit est douce et la vie légère…
Plus rien n’a de goût, si tu t’en vas.

Chloé Sadonid | Le 22 mai 2010. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

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