Marie
D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours voulu être quelqu’un d’exceptionnel, une personne hors du commun, lumineuse, que l’on remarque, qui sorte du lot. Vous voyez, ce genre de personnes qui attirent les regards dans la rue, qui savent se faire entendre au milieu d’un brouhaha sans avoir besoin de hausser la voix, qui brillent dans leur conversation grâce à une certaine culture, un bon sens de la répartie et un minimum de jugeotte, qui sont toujours habillées à la pointe de la mode avec un style néanmoins très personnel, qui ont de la prestance et du charme. Oui, j’ai toujours voulu être quelqu’un comme ça.
J’ai usé de pas mal de stratagèmes, de machinations, de plans, je me suis appliquée, j’ai fait des efforts, j’ai compté un peu sur la chance aussi, mais on ne peut pas dire que ce fut vraiment une réussite…
Il y a trois ans, j’ai pris conscience que pour devenir l’être exceptionnel auquel j’aspire depuis longtemps, il fallait que je commence à agir d’une manière coordonnée et à ne plus compter uniquement sur la chance. De la chance, d’ailleurs, je n’en avais pas trop, la preuve en est que je n’ai jamais eu la fève dans la galette des rois depuis 23 ans, bien que j’ai eu plus de 23 chances de l’avoir car, en règle générale, on fêtait les rois en famille et à l’école, et plus tard même entre amis. J’ai donc dû avoir environ 40 fois une chance sur huit d’avoir la fève, et je ne l’ai jamais eue !
Donc, le jour des mes 20 ans, je me suis dit « Marie, maintenant, si tu veux vraiment devenir quelqu’un, il serait temps de t’y mettre. » Et c’est comme ça que je suis arrivée à élaborer mon premier plan, un facile pour commencer : attirer les animaux.
Je ne m’étais jamais vraiment intéressée aux animaux jusqu’alors, à la maison, mes parents n’en avaient pas voulu, travaillant tous les deux à temps plein, ils n’auraient pas eu le temps de s’en occuper et puis c’était sale dans un appartement et qu’est-ce qu’on en aurait fait pendant les vacances ? Ca ne m’avait pas vraiment manqué. Petite, j’avais sans doute demandé pour avoir un chien, un chat, un singe, une girafe, mais ça n’avait dû être que des passades. Pourtant, à 20 ans, il m’a semblé que les animaux seraient plus réceptifs que les humains à mes tentatives de séduction en vue de devenir quelqu’un d’exceptionnel. Bien mal m’en pris car je ne savais pas du tout m’y prendre avec eux. Sans aucune expérience, j’essayais de saisir toutes les occasions de me lier d’amitié avec un chien ou un chat d’un voisin ou d’un ami, pensant que si je m’intéressais à eux, ceux-ci sentiraient, devineraient, grâce à leur instinct, que je suis quelqu’un d’extraordinaire. Mais je ne savais pas qu’il fallait du temps pour apprivoiser chaque animal en particulier et que beaucoup répondaient plutôt à la logique « Fuis-moi, je te suis ; suis-moi, je te fuis. » Mon premier plan fut donc un fiasco : j’effleurai à peine la queue du chat de mon ami Clothilde après l’avoir appelé Minou, Minou pendant plus d’un quart d’heure. Je tentai aussi de séduire un chat de gouttière, Trésor et enfin Catule, sans plus de succès. Finalement, le caniche de Madame Gudule, notre concierge, me mordit (gentiment) le nez lorsque je le pris dans mes bras pour lui épargner de monter les quelques marches du perron. Episode qui mit brutalement fin à mon premier plan.
Je mis de côté quelques temps cette idée de forcer le destin pour devenir une personne hors du commun, me rassurant en me disant que les êtres d’exception finissent toujours par se révéler au grand jour, même sur le tard. Mais mes 21 ans approchant, l’âge de la majorité aux yeux de mon grand-père, je me remis à cogiter sur le sujet et un nouveau stratagème me vint à l’esprit : j’allais m’inscrire à un cours de théâtre ! Le théâtre m’apprendrait à être à l’aise en public, à parler aisément d’une voix claire et forte, sans devoir crier pour me faire entendre dans un groupe, j’acquiererais du vocabulaire plus complexe et une certaine culture !
Ce fut très difficile de trouver un cours de théâtre pour adulte débutant, les passionnés des planches s’y étant mis beaucoup plus tôt. Finalement, j’eus le choix entre un groupe d’amateurs, formés de vieux qui se connaissaient depuis 30 ans ou un groupe d’ados d’environ 16 ans qui faisaient du théâtre depuis plusieurs années. Je choisis la seconde option : c’était horrible ! Tous ces ados, plus jeunes que moi, et donc, a fortiori, moins sûrs d’eux, avaient une confiance débordante dans leur talent d’artistes, n’hésitaient pas à écraser les autres pour mieux se mettre en valeur devant le professeur qui encourageait les coups bas, martelant que si on voulait réussir dans le milieu, il fallait être « requin ». Tous avaient un look extraordinairement exagéré, une voix forte ou qui osait et, surtout adoraient être sous les yeux du public. Forcément, je ne fis pas le poids, moi qui étais là pour apprendre à m’exprimer, à jouer, à être sur scène, je n’appris rien du tout. Le professeur que les autres élèves encenssaient n’était qu’un acteur raté qui se vengeait de sa carrière manquée en trouvant du talent là où il n’y avait que de l’orgueil, de la vanité, de la présomption.
Chat échaudé craint l’eau froide, j’ai remis à plus tard, pendant près de deux ans, l’élaboration d’un nouveau stratagème, me rassurant comme je pouvais avec les quelques moments où je brillais en société : le discours écrit et lu pour les noces d’or de mes grands-parents qui a ému toute la famille aux larmes, y compris moi ; les fins d’années scolaires réussies avec distinction ; les soirées où je me sentais « lutin joyeux » qui met l’ambiance dans tous les groupes et d’autres choses encore, qui arrivent en soi à tout le monde mais qui font tellement de bien quand on veut se sentir reconnue comme moi !
Il y a quelques jours, je me suis remise à cogiter sur ce désir si intense au fond de moi et j’ai décidé de tenter à nouveau de forcer la reconnaissance des gens. Je décidai donc d’aller vers les gens dans la rue, dans les transports en commun, dans les lieux publics, de m’y faire remarquer, mais d’une manière subtile. Il ne s’agissait surtout pas d’adopter un look extravagant, de parler fort quand j’étais avec quelqu’un, d’aborder les inconnus sans raison, non ! Bien sûr, je devais veiller à avoir un look impeccable, classe mais un peu original, toujours avoir un foulard assorti à mon sac, mes chaussures ou ma coiffure. Sourire aussi, mais pas trop, il ne fallait pas que les gens me prennent pour une folle mais simplement pour une fille bien dans sa peau et que cela attire leur attention. J’ai tenté une première sortie hier, un petit coup d’oeil dans la glace du hall, ma tenue était parfaite, foulard rouge, chaussures discrètement rouges, pantalon brun, veste brune et sac brun et rouge. Classique mais rouge ! C’était parti ! Tête haute. Petit sourire en coin. Je regardais de temps en temps le ciel pour me donner un air rêveur. Je zieutais les gens du coin de l’oeil. Raté ! Ce couple de touristes préférait demander son chemin à un grand moustachu. Je continuai quand même. De loin, j’aperçus la concierge, j’allais pouvoir la saluer gracieusement devant, peut-être, un public d’inconnus. Pas de chance ! Son portable s’est mis à sonner juste quand j’arrivai à sa hauteur. Je ravalai mon salut. Elle décrocha en me grimaçant un sourire. Je tentai encore de grapiller un sourire, de croiser un regard qui s’illuminerait à ma vue mais je fus déçue…
Un peu dépitée, je pris le bus pour rentrer chez moi. Une femme enceinte entra à l’arrêt suivant, elle était loin, mais je me levai automatiquement pour lui laisser ma place. Elle me remercia d’un sourire timide. J’écoutais distraitement la conversation, qu’elle n’engageait évidemment pas avec moi, mais avec la vieille femme assise à sa gauche.
C’est rare de nos jours des jeunes encore polis, n’est-ce pas, Madame ?
Et des vieux aussi, permettez-moi ! D’autres plus près de moi auraient pu me céder la place, mais non !
Mais la petite-là, je la reconnais bien, sa mère donnait des cours de piano à ma petite-fille, ils sont bien éduqués là-bas ! Toujours dire « Bonjour », « Merci » et « S’il-vous-plaît ». Et avec le sourire et en pensant que c’est normal, ça, Madame, c’est une jeune fille comme on n’en fait plus !
Ah ça, on manque tellement de gens d’exception comme ça de nos jours !
C’est au moment où la future maman a dit le mot ‘exception’ que j’ai compris qu’on parlait de moi. C’est dingue, deux personnes inconnues m’avaient reconnues comme quelqu’un de différent alors que je ne cherchais absolument pas à l’être à ce moment-là.
Je rentrai chez moi le sourire aux lèvres, un grand sourire franc, j’ai croisé quelques passants qui m’ont rendu mon sourire, ils ont peut-être pensé que j’étais un peu folle de me promener avec un grand sourire pour personne, mais au moins, ils en ont souri. Et finalement, je ne serai sans doute jamais que moi, Marie, je n’aurai jamais la voix qui porte au-dessus de toutes les autres, on ne me regardera peut-être pas tout le temps dans la rue, je n’aurai pas le sens de la répartie infaillible, mais je serai toujours Marie, Marie qui n’a jamais de chance, qui est un peu timide mais qui aime la vie, quelqu’un d’exceptionnel qui illumine la vie de sa petite famille et de ses amis. Et parfois d’inconnus dans le bus, mais ça, c’est en bonus !
Chloé Sadonid | Décembre 2009. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.
31 jan 2010 Crédits aucun commentaire