Les petites écritures de Chloé Sadonid » 2009

Les petites écritures de Chloé Sadonid

Archives pour la catégorie '2009'

2009, Ateliers

Marie

D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours voulu être quelqu’un d’exceptionnel, une personne hors du commun, lumineuse, que l’on remarque, qui sorte du lot. Vous voyez, ce genre de personnes qui attirent les regards dans la rue, qui savent se faire entendre au milieu d’un brouhaha sans avoir besoin de hausser la voix, qui brillent dans leur conversation grâce à une certaine culture, un bon sens de la répartie et un minimum de jugeotte, qui sont toujours habillées à la pointe de la mode avec un style néanmoins très personnel, qui ont de la prestance et du charme. Oui, j’ai toujours voulu être quelqu’un comme ça.
J’ai usé de pas mal de stratagèmes, de machinations, de plans, je me suis appliquée, j’ai fait des efforts, j’ai compté un peu sur la chance aussi, mais on ne peut pas dire que ce fut vraiment une réussite…
Il y a trois ans, j’ai pris conscience que pour devenir l’être exceptionnel auquel j’aspire depuis longtemps, il fallait que je commence à agir d’une manière coordonnée et à ne plus compter uniquement sur la chance. De la chance, d’ailleurs, je n’en avais pas trop, la preuve en est que je n’ai jamais eu la fève dans la galette des rois depuis 23 ans, bien que j’ai eu plus de 23 chances de l’avoir car, en règle générale, on fêtait les rois en famille et à l’école, et plus tard même entre amis. J’ai donc dû avoir environ 40 fois une chance sur huit d’avoir la fève, et je ne l’ai jamais eue !
Donc, le jour des mes 20 ans, je me suis dit « Marie, maintenant, si tu veux vraiment devenir quelqu’un, il serait temps de t’y mettre. » Et c’est comme ça que je suis arrivée à élaborer mon premier plan, un facile pour commencer : attirer les animaux.
Je ne m’étais jamais vraiment intéressée aux animaux jusqu’alors, à la maison, mes parents n’en avaient pas voulu, travaillant tous les deux à temps plein, ils n’auraient pas eu le temps de s’en occuper et puis c’était sale dans un appartement et qu’est-ce qu’on en aurait fait pendant les vacances ? Ca ne m’avait pas vraiment manqué. Petite, j’avais sans doute demandé pour avoir un chien, un chat, un singe, une girafe, mais ça n’avait dû être que des passades. Pourtant, à 20 ans, il m’a semblé que les animaux seraient plus réceptifs que les humains à mes tentatives de séduction en vue de devenir quelqu’un d’exceptionnel. Bien mal m’en pris car je ne savais pas du tout m’y prendre avec eux. Sans aucune expérience, j’essayais de saisir toutes les occasions de me lier d’amitié avec un chien ou un chat d’un voisin ou d’un ami, pensant que si je m’intéressais à eux, ceux-ci sentiraient, devineraient, grâce à leur instinct, que je suis quelqu’un d’extraordinaire. Mais je ne savais pas qu’il fallait du temps pour apprivoiser chaque animal en particulier et que beaucoup répondaient plutôt à la logique « Fuis-moi, je te suis ; suis-moi, je te fuis. » Mon premier plan fut donc un fiasco : j’effleurai à peine la queue du chat de mon ami Clothilde après l’avoir appelé Minou, Minou pendant plus d’un quart d’heure. Je tentai aussi de séduire un chat de gouttière, Trésor et enfin Catule, sans plus de succès. Finalement, le caniche de Madame Gudule, notre concierge, me mordit (gentiment) le nez lorsque je le pris dans mes bras pour lui épargner de monter les quelques marches du perron. Episode qui mit brutalement fin à mon premier plan.
Je mis de côté quelques temps cette idée de forcer le destin pour devenir une personne hors du commun, me rassurant en me disant que les êtres d’exception finissent toujours par se révéler au grand jour, même sur le tard. Mais mes 21 ans approchant, l’âge de la majorité aux yeux de mon grand-père, je me remis à cogiter sur le sujet et un nouveau stratagème me vint à l’esprit : j’allais m’inscrire à un cours de théâtre ! Le théâtre m’apprendrait à être à l’aise en public, à parler aisément d’une voix claire et forte, sans devoir crier pour me faire entendre dans un groupe, j’acquiererais du vocabulaire plus complexe et une certaine culture !
Ce fut très difficile de trouver un cours de théâtre pour adulte débutant, les passionnés des planches s’y étant mis beaucoup plus tôt. Finalement, j’eus le choix entre un groupe d’amateurs, formés de vieux qui se connaissaient depuis 30 ans ou un groupe d’ados d’environ 16 ans qui faisaient du théâtre depuis plusieurs années. Je choisis la seconde option : c’était horrible ! Tous ces ados, plus jeunes que moi, et donc, a fortiori, moins sûrs d’eux, avaient une confiance débordante dans leur talent d’artistes, n’hésitaient pas à écraser les autres pour mieux se mettre en valeur devant le professeur qui encourageait les coups bas, martelant que si on voulait réussir dans le milieu, il fallait être « requin ». Tous avaient un look extraordinairement exagéré, une voix forte ou qui osait et, surtout adoraient être sous les yeux du public. Forcément, je ne fis pas le poids, moi qui étais là pour apprendre à m’exprimer, à jouer, à être sur scène, je n’appris rien du tout. Le professeur que les autres élèves encenssaient n’était qu’un acteur raté qui se vengeait de sa carrière manquée en trouvant du talent là où il n’y avait que de l’orgueil, de la vanité, de la présomption.
Chat échaudé craint l’eau froide, j’ai remis à plus tard, pendant près de deux ans, l’élaboration d’un nouveau stratagème, me rassurant comme je pouvais avec les quelques moments où je brillais en société : le discours écrit et lu pour les noces d’or de mes grands-parents qui a ému toute la famille aux larmes, y compris moi ; les fins d’années scolaires réussies avec distinction ; les soirées où je me sentais « lutin joyeux » qui met l’ambiance dans tous les groupes et d’autres choses encore, qui arrivent en soi à tout le monde mais qui font tellement de bien quand on veut se sentir reconnue comme moi !
Il y a quelques jours, je me suis remise à cogiter sur ce désir si intense au fond de moi et j’ai décidé de tenter à nouveau de forcer la reconnaissance des gens. Je décidai donc d’aller vers les gens dans la rue, dans les transports en commun, dans les lieux publics, de m’y faire remarquer, mais d’une manière subtile. Il ne s’agissait surtout pas d’adopter un look extravagant, de parler fort quand j’étais avec quelqu’un, d’aborder les inconnus sans raison, non ! Bien sûr, je devais veiller à avoir un look impeccable, classe mais un peu original, toujours avoir un foulard assorti à mon sac, mes chaussures ou ma coiffure. Sourire aussi, mais pas trop, il ne fallait pas que les gens me prennent pour une folle mais simplement pour une fille bien dans sa peau et que cela attire leur attention. J’ai tenté une première sortie hier, un petit coup d’oeil dans la glace du hall, ma tenue était parfaite, foulard rouge, chaussures discrètement rouges, pantalon brun, veste brune et sac brun et rouge. Classique mais rouge ! C’était parti ! Tête haute. Petit sourire en coin. Je regardais de temps en temps le ciel pour me donner un air rêveur. Je zieutais les gens du coin de l’oeil. Raté ! Ce couple de touristes préférait demander son chemin à un grand moustachu. Je continuai quand même. De loin, j’aperçus la concierge, j’allais pouvoir la saluer gracieusement devant, peut-être, un public d’inconnus. Pas de chance ! Son portable s’est mis à sonner juste quand j’arrivai à sa hauteur. Je ravalai mon salut. Elle décrocha en me grimaçant un sourire. Je tentai encore de grapiller un sourire, de croiser un regard qui s’illuminerait à ma vue mais je fus déçue…
Un peu dépitée, je pris le bus pour rentrer chez moi. Une femme enceinte entra à l’arrêt suivant, elle était loin, mais je me levai automatiquement pour lui laisser ma place. Elle me remercia d’un sourire timide. J’écoutais distraitement la conversation, qu’elle n’engageait évidemment pas avec moi, mais avec la vieille femme assise à sa gauche.
C’est rare de nos jours des jeunes encore polis, n’est-ce pas, Madame ?
Et des vieux aussi, permettez-moi ! D’autres plus près de moi auraient pu me céder la place, mais non !
Mais la petite-là, je la reconnais bien, sa mère donnait des cours de piano à ma petite-fille, ils sont bien éduqués là-bas ! Toujours dire « Bonjour », « Merci » et « S’il-vous-plaît ». Et avec le sourire et en pensant que c’est normal, ça, Madame, c’est une jeune fille comme on n’en fait plus !
Ah ça, on manque tellement de gens d’exception comme ça de nos jours !
C’est au moment où la future maman a dit le mot ‘exception’ que j’ai compris qu’on parlait de moi. C’est dingue, deux personnes inconnues m’avaient reconnues comme quelqu’un de différent alors que je ne cherchais absolument pas à l’être à ce moment-là.
Je rentrai chez moi le sourire aux lèvres, un grand sourire franc, j’ai croisé quelques passants qui m’ont rendu mon sourire, ils ont peut-être pensé que j’étais un peu folle de me promener avec un grand sourire pour personne, mais au moins, ils en ont souri. Et finalement, je ne serai sans doute jamais que moi, Marie, je n’aurai jamais la voix qui porte au-dessus de toutes les autres, on ne me regardera peut-être pas tout le temps dans la rue, je n’aurai pas le sens de la répartie infaillible, mais je serai toujours Marie, Marie qui n’a jamais de chance, qui est un peu timide mais qui aime la vie, quelqu’un d’exceptionnel qui illumine la vie de sa petite famille et de ses amis. Et parfois d’inconnus dans le bus, mais ça, c’est en bonus !

Chloé Sadonid | Décembre 2009. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2009, Ateliers

Crise

Je suis un adolescent en crise. Décrochage scolaire. Agressivité. Idées noires. Nuits blanches. Consommateur excessif d’alcool fort. Pour être bref. Mon dossier PMS tenu à jour depuis mes 12 ans comporte 4 fardes. Mais au fond, c’est toujours la même chose. Je file du mauvais coton, comme se plaît à dire mon grand-père Jules à qui veut l’entendre. C’est lui qui a essayé de m’élever avec Odette, ma grand-mère. Je ne l’aime pas, Jules. Parce qu’il ne m’aime pas. Sa fille s’est fait engrossé à 15 ans par un Napolitain. Rencontré lors d’un voyage d’études en Italie. Elle ne m’a jamais assumé. Elle a vaguement fini des études pendant que ses parents s’occupaient de moi et puis, elle est partie. Elle revient une fois par an à Noël et on fait semblant d’être une famille heureuse et unie avant qu’elle ne reparte pour un an. Jules ne peut pas lui en vouloir, il aime trop sa petite Elise chérie pour ça. Il aurait voulu reporter sa haine contre ce salaud de rital qui a touché à sa fille adorée. Mais il n’a jamais été jusqu’en Italie pour le retrouver. Trop fainéant. Et trop lâche. Alors, c’est moi qui prend tout dans la gueule. Parce que je lui ressemble, paraît-il. Mais je n’ai pas demandé à venir au monde, moi ! Je n’ai jamais connu mon père et à peine ma mère, je ne ressemble à rien ni personne. Surtout pas à Jules. Ni à Odette, soumise et effacée. Odette, je ne l’aime pas. Mais je ne la déteste pas non plus. Elle, elle m’aime. Ou elle a pitié. Ou elle se sent coupable d’avoir mis au monde une mère aussi déplorable. Et coupable du comportement de Jules envers moi. Je ne lui ressemble pas, je ne suis soumis à personne. Et je fais tout pour qu’on me remarque. Enfin, grâce à elle, au moins, je n’ai jamais manqué de rien : Odette fait passer son amour et sa compassion pour moi à travers les plats qu’elle prépare, le linge qu’elle nettoie et repasse, les draps en molleton de mon lit, les cadeaux, l’argent de poche, j’ai tout ce que je veux, il suffit que je demande. Je suis sur-gâté. Odette sait que ce n’est pas une solution à mes problèmes. La pétasse du PMS lui a même plus que suggéré d’arrêter parce que ça fait pire que mieux. Heureusement, Odette n’a pas suivi son merveilleux conseil. Par contre, cette pétasse du PMS, elle n’est quand même pas complètement conne. Elle a compris que la seule personne qui me tenait, que j’écoutais, que j’estimais, qui m’aimait pour ce que je suis et que j’aimais sans doute aussi, c’est Martha. Martha, c’est mon arrière grand-mère, la mère de Jules. Elle vit chez lui depuis que son Léon a claqué quand Elise m’attendait. Martha me dit que je lui ressemble. À lui, je veux bien ressembler. C’était un casse-cou audacieux et fanfaron. Martha aussi, je veux bien lui ressembler. Elle est entière. Il y a deux ans et demi, elle a arrêté de fumer à la minute même où je lui ai demandé. Et elle fumait depuis ses 10 ans et 7 mois. À sa communion, tout juste avant la guerre, ses cousins lui ont fait goûter à sa première cigarette. C’était la coutume à l’époque. Comme le premier verre de vin à table, toute rougissante devant toute la famille. Ça lui a gratté la gorge et elle n’a pas réussi à avaler la fumée. Mais son cousin Lucien, l’autre petit de la famille, qui avait eu droit au même cérémonial l’année d’avant, lui a offert trois sèches pour qu’elle puisse apprendre toute seule. Et puis, la guerre a éclaté et tout le monde fumait pour essayer d’oublier l’angoisse de tous ceux qui étaient partis pour se battre pour la patrie et qui en mourraient peut-être. Martha n’aimait pas fumer mais elle avait toujours été mieux considérée parce qu’elle fumait. « Il faut dire qu’à l’époque, on ne savait pas que ça vous tuait à petit feu. Et je travaillais dans un milieu de machos, je me serais faite manger toute crue si je ne prenais pas des attributs masculins comme la cigarette ou le pantalon ! »
Pour une fois, à l’école, on avait eu droit à un truc intéressant. Le prof de religion nous avait montré une vidéo. C’est tout bon les vidéos, faut rien faire à part mater l’écran. Il ne nous avait rien expliqué avant. C’était un documentaire pour nous dissuader de commencer la clope. Avec des images trashs de malades des poumons, de gosses malformés parce que leurs connes de mères n’avaient pas pu s’arrêter de fumer pendant leur grossesse. Une heure et demie d’images malsaines d’hôpital. On était tous sous le choc. Le prof a terminé en nous disant de méditer là-dessus pour le prochain cours.
En rentrant, j’ai foncé sur Martha. « Martha, faut que t’arrêtes la cigarette, c’est vraiment de la merde. » Elle a laissé la fin de sa cigarette se consommer au bout de son doigt en me regardant bien droit dans les yeux. Quand elle a compris que c’était important pour moi, elle a écrasé son bout de sèche dans le cendrier, me l’a bourré dans les mains avec son paquet entamé. « Jette-tout. Et va dans la réserve et débarrasse-toi du reste. » Ce qui m’a fait le plus marrer, c’est la tronche de Jules et de Mamy Odette, depuis le temps qu’ils voulaient qu’elle arrête et qu’ils ne savaient pas comment s’y prendre.
Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que ça n’a servi à rien. Parce que Martha est morte d’un cancer du poumon. Elle crachait des glaires horribles comme dans la vidéo. Elle ne voulait pas se soigner. Putain ! Elle était vieille, je sais, elle a bien vécu, mais Martha, y’avait qu’elle que j’aimais. Et maintenant, je le sens, tout va basculer. Décrochage scolaire. Agressivité. Idées noires. Nuits blanches. Consommateur excessif d’alcool fort. Ça va s’aggraver. Drogue ? Délinquance ? Vol avec violence ? Viol ? Flingue ? Suicide…

Chloé Sadonid | Octobre-Novembre 2009. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2009, Amour Amour Amoureuse, Nouvelles

Amour, amour, amoureuse (fragment fin)

Et la nuit s’avance vers mes 32 ans. Suis-je à la moitié, suis-je à la fin ? En tout cas, ce n’est plus le début. J’ai si peur d’avoir tout vu. Et si personne, même pas quelqu’un d’autre que Pierre ne voulait plus jamais jamais de moi ? A la trentaine, c’est connu, tous les mecs biens sont casés. Ou fraîchement décasés avec des mômes en bas âge et une folle envie de rattraper le temps perdu en drague. Et je n’ai plus envie de draguer pour draguer. Ni de jouer la briseuse de couples croqueuse d’hommes. Je ne l’ai jamais vraiment fait qu’avec Gauthier. J’étais dans une période difficile et ce fut la seule solution que j’ai trouvée à ce moment-là pour m’en sortir.
J’ai si peur, cette nuit, de ne plus être aimée ni de pouvoir aimer quelqu’un. Alors que je viens de finir un petit bilan de ma vie amoureuse et que je me sens prête à aimer simplement, à retomber amoureuse éternellement du même homme. Je pense à Pierre, toujours. Pierre est tellement complexe que je pourrais toujours trouver de nouvelles choses à aimer en lui, il ne me lassera pas, je le sais. Et je ne conçois pas qu’un jour, je puisse le trouver laid. Il a tant de charme, de si beaux yeux, un sourire lumineux…
Oui, après avoir passé la moitié de la nuit à revoir mes amours passées, je me sens prête à aimer. Je retrouve une certaine sensation que je ressentais adolescente, cet amour qui déborde de moi et que j’ai tant envie de partager. Mais j’ai appris, je crois, à être plus douce, moins exigeante avec l’autre et avec moi-même, j’ai appris qu’il ne suffisait pas de s’aimer pour que tout aille bien, qu’il fallait parfois laisser le temps faire son oeuvre, phrase que je trouvais complètement dénuée de sens il n’y a pas si longtemps encore ! J’ai appris qu’au fond, malgré toutes mes ruptures, je suis plutôt douée pour l’amour sous toutes ses formes. Et je me sens prête à aimer toute ma vie, à retomber amoureuse de toi toujours. Pierre. Oui, je pense à toi, encore. Car après-demain, tu m’as proposé d’aller boire un verre pour mon anniversaire. Et que j’ai accepté.

2009, Amour Amour Amoureuse, Nouvelles

Amour, amour, amoureuse (fragment Pierre)

Mais on ne chasse jamais longtemps sa nature profonde et puisque j’ai passé la majorité de ma vie à tomber et à être encore et encore amoureuse, j’ai fini par me laisser aller à mes sentiments pour Pierre malgré toutes mes craintes de souffrir encore. Lui seul est arrivé à me rendre mon sourire et à alléger mon cœur. Il était beau, simplement beau, sans fioriture, sans style particulier, sans le savoir au fond. Avec ses yeux bleu clair, ses cheveux courts légèrement bouclés, sa petite taille, son corps bien dessiné, Pierre était beau et avait un charme fou dû au fait qu’il ne le savait pas. Mais surtout, je crois que je suis tombée amoureuse de Pierre parce que nos esprits se correspondaient et se répondaient si bien. J’adorais nos discussions compliquées sur la vie, les hommes où Pierre pensait toujours naturellement autre chose que ce que tout le monde pensait. Je n’ai jamais rencontré personne aussi doué que Pierre pour comprendre autre chose que ce qui allait de soi, son esprit complexe et divisé séduisait le mien, toujours avide des chemins les plus compliqués et qui ne s’amusait pas des choses trop simples.
Par après, j’ai parfois regretté ce trait de caractère qui m’avait pourtant tant plu chez Pierre au début. Une fois que les sentiments sont bien présents, il est parfois difficile de toujours devoir tout expliquer, de ne jamais presque rien faire comprendre à demi-mot, de peur de ne pas être comprise du tout ou d’être mal interprétée, notre relation fut donc rapidement chaotique… Elle avait commencé aussi sur une base si fragile, moi qui refusais alors de retomber dans le piège de l’amour, moi qui étais tellement en souffrance encore…

2009, Amour Amour Amoureuse, Nouvelles

Amour, amour, amoureuse (fragment Arnaud)

Comme par hasard, c’est moi qui ai ouvert la porte à Arnaud lorsqu’il a sonné. On s’est regardés. On n’a rien dit avant un petit moment. Puis j’ai essayé de me présenter vaguement. Mais j’étais tellement sous le charme que j’en perdais mes mots. Je n’ai même pas pensé à le faire entrer. Ni à lui proposer de déposer les bouteilles dont ses bras étaient chargés. Arnaud était merveilleusement beau. Des yeux bruns foncés entourés de longs cils recourbés. Des petits cheveux noirs qui lui tombaient dans les yeux. Une belle petite bouche avec des dents bien blanches. Un sourire charmeur, juste sur le coin. Il portait une chemise bleu foncé légèrement ouverte et un jeans classique où j’avais déjà deviné ses jolies fesses.
Arnaud avait craqué sur mon sourire XXL, mes cheveux en bataille, mes yeux très expressifs, mes lèvres pulpeuses et mes formes généreuses. D’après Max, c’est mon décolleté ce soir-là qui a créé le coup de foudre d’Arnaud. Mais moi je ne pense pas que c’était un élément décisif. Mes seins y sont sans doute pour quelque chose, mais on n’a pas le coup de foudre pour telle ou telle chose, le coup de foudre, c’est inexplicable, il y a une personne qui arrive et d’un coup, le temps s’arrête et rien d’autre n’existe que nos yeux pour la regarder.
Après ces quelques minutes où on est resté sur le pas de la porte, un peu cons, tous les deux, j’ai fini par introduire Arnaud chez Max et par le présenter à tout le monde. Tout naturellement, il s’est assis près de moi et on s’est mangé des yeux pendant toute la soirée. Je ne disais absolument rien d’intéressant ni de drôle mais Arnaud souriait, acquiesçait, riait à tout. Max a tenté de lancer je ne sais plus quel jeu auquel on jouait souvent à cette époque-là et évidemment, je me suis chargée d’en expliquer les règles à Arnaud. Il en a profité pour me dévorer ouvertement des yeux sans écouter un traitre mot de mes explications, qui de toute façon, étaient assez confuses.

2009, Amour Amour Amoureuse, Nouvelles

Amour, amour, amoureuse (fragment Patrick)

C’est ainsi que j’ai décidé de changer de méthode de séduction. Visiblement, mon comportement général était trop extrême avec les hommes. J’étais toujours si emballée au début et je me désemballais parfois si vite après ou je ne supportais que l’autre ne soit pas si emballé que moi. J’en conclus donc qu’amour-à-long-terme ne rimait malheureusement pas avec rouge-passion. J’approchais déjà de mes 25 ans alors et comme j’avais toujours voulu être une jeune maman, comme l’était ma mère pour mes frères et moi, il était temps que je cherche un mec sérieux pour me caser si je voulais avoir un enfant au moins avant 30 ans !
Je ne suis plus du tout en accord aujourd’hui avec ma pensée d’alors, fort heureusement, mais à l’époque, mes longues réflexions m’avaient justement conduites à cette conclusion qui me paraissait très saine et constructive. C’est ainsi que j’ai jeté mon dévolu sur Patrick, un ami de mon frère cadet cette fois-ci. Patrick était plutôt beau bien qu’un peu trop classique à mon goût. Ce qui m’intéressait le plus chez lui, c’était son caractère calme et posé, à la limite renfermé qui m’assurerait sans doute une relation tranquille sans soubresaut d’humeur, sans cri, sans larme, sans jalousie, sans grande joie non plus, rien que la paix et le petit bonheur chaque jour. Quand j’ai commencé à le draguer tout doucement, je m’imaginais toujours avec lui assis sur un banc au soleil, ma main dans la sienne, nous souriant gentillement. Rien de bien affriolant, mais un bonheur calme et serein me semblait garantir un amour à longue durée. A vrai dire la relation que j’imaginais n’était pas trop éloignée de la future réalité, calme et sans aucun soubressaut. Si ce n’est que jamais un homme ne m’a fait autant pleurer en silence, je crois…

2009, Amour Amour Amoureuse, Nouvelles

Amour, amour, amoureuse (fragment Gauthier)

Vu de l’extérieur, rien n’avait changé dans nos situations de bons voisinages, si ce n’est que comme par hasard, nous nous croisions plus souvent dans la cage d’escalier. Il faut bien avouer que j’y traînais plus souvent que de coutume dans le seul but de le croiser. Je pense qu’il en faisait autant même s’il ne me l’a jamais avoué par la suite. Pourtant, aucune parole ambigüe, aucun entendu ne s’est échangé entre nous et il m’arrivait parfois de me dire que mon cruel manque de sexe me faisait voir du désir dans les yeux de n’importe qui. Au fond de moi, je ne pouvais néanmoins pas nier qu’il y avait quelque chose entre nous et je ne fus donc absolument pas surprise de recevoir un soir très tard un message de sa part. « J’ai besoin d’amour, mon amour, sentir l’amour, boire l’amour. Rester collé à tes fesses qui se balancent comme deux bonheurs sauvages, babe ».
Je n’ai pensé à rien, je suis descendue chez lui et sans un mot, nous nous sommes embrassés avec rage. Mon souffle était si court, ses lèvres étaient épaisses et je sentais son ventre se coller au mien. Tout en m’embrassant, il m’a déshabillée et poussée vers son lit. Sans me toucher de ses doigts, il a embrassé mon cou, mes seins, mon ventre. Je gémissais et je sentais mon sexe couler doucement entre mes cuisses. J’ai cru que j’allais jouir immédiatement quand j’ai senti sa langue écarter mes lèvres pour atteindre mon clitoris. Mais il l’a senti aussi et a joué à retarder mon plaisir pendant de longues minutes en parcourant en tous sens mon sexe de sa langue. Je ne savais plus qui j’étais ni où j’étais avant de pousser un cri aigu de jouissance. Dieu que c’était bon de faire l’amour sans amour, uniquement concentrée sur mon plaisir…

2009, Amour Amour Amoureuse, Nouvelles

Amour, amour, amoureuse (fragment Eduardo)

Je me souviens toujours de toi avec beaucoup de tendresse, Edouard, mon Eduardo. Tu n’avais jamais embrassé de fille avant moi. Moi j’essayais d’être un peu plus sûre, d’avoir un peu moins peur que toi. Mais mon expérience amoureuse ne se résumait qu’à Olivier, et avec lui, au début, je n’avais pris presqu’aucune initiative. Il était venu me cueillir au fond de mon innocence et je m’étais laissée prendre, le sourire aux lèvres, les bras grand ouverts comme si je n’avais jamais attendu que cela.
Toi, Edouard, tu étais timide. Et tes yeux pourtant flamboyaient de vie. Je me souviens que tu m’avais plu tout de suite mais que je ne te trouvais pas vraiment beau. Drôle de sentiment. Tu avais juste, Eduardo, quelque chose de spécial, ce tout petit supplément d’âme, une sorte de Rebelle Attitude latente, un je-ne-sais-quoi qui faisait pourtant l’unanimité. Tu aurais aimé que cette phrase sorte de ma bouche, Edouard. On se ressemblait. Tout de suite, on avait reconnu dans l’autre ce côté poète révolté qu’on cherchait tant à mettre en avant.
Je me souviens avec délice de tous les moments qui ont précédé notre histoire. De ces moments magiques tout au bord du premier baiser où tout est certain et incertain à la fois. Ton sourire. Et tes yeux. Et mes yeux. Je sentais mes yeux devenir si différents en ta présence. Et encore un peu après t’avoir quitté. Ils étaient toujours si proche de l’extase. Je pensais que ça se voyait terriblement. Mais peut-être pas au fond. Les méandres de l’amour sont si peu évidents pour ceux qui ne savent pas aimer. Eduardo, je me souviens si délicieusement de ses longues soirées à deux, où on refaisait le monde autour d’un verre de vodka et où tu effleurais mes mains. J’ai l’impression que même au moment où l’on s’est embrassés pour la première fois, mon coeur n’a pas battu aussi vite que lors de ses longues minutes où nos mains étaient sur le point de se toucher. Mais aussi romantiques étions-nous tous les deux, nous ne pouvions pas vivre éternellement sur cette tangente amoureuse.

2009, Amour Amour Amoureuse, Nouvelles

Amour, amour, amoureuse (fragment Olivier)

Olivier n’avait aucun défaut : il était beau, pas trop grand, mince, il avait les cheveux en bataille et les yeux bleus foncés, il riait beaucoup pour faire admirer ses belles dents blanches et bien rangées, était d’emblée sympathique avec tout le monde, gentil mais pas gentil comme le sont les gens laids, intelligent et pas prétentieux, il avait de l’humour, jouait du piano, s’accompagnait parfois en chantant, un peu faussement, mais c’en était touchant, il aimait faire la fête et dansait bien , il buvait en restant digne, mangeait des légumes, de la glace à tous les goûts, se brossait les dents deux fois par jour, pouvait tenir une conversation cultivée tout en délirant. Olivier était parfait, vraiment parfait. Mais comme Manu m’avait dit qu’il était casé, je n’ai jamais imaginé qu’il y ait quoi que ce soit entre nous et je l’ai laissé se rapprocher de moi sans me protéger, croyant l’être par le simple fait que son cœur était censé être pris. J’étais bien innocente alors et il était bien trop tard pour faire quoi que ce soit quand je me suis rendue compte que j’étais tombée amoureuse…
(…)
Ce soir-là, je lui ai seulement murmuré « Apprends-moi à aimer. », mais j’avais envie de lui dire tant de choses… Fais de moi ce que tu veux, prends tout ce qui t’intéresse, je saurai caler mon pas sur le tien, n’importe quelle danse, je ferai ça si bien. Je te suivrai n’importe où, quel que soit le chemin, mes pas à côté des tiens, le bonheur entre nos mains.

2009, Amour Amour Amoureuse, Nouvelles

Amour, amour, amoureuse (fragment d’intro)

Ma vie a toujours été amour, amour, amoureuse. Je suis toujours amour, amour, amoureuse. D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours été amoureuse de quelqu’un. Déjà en première année de la petite école, j’étais tombée amoureuse d’un grand de troisième. Je ne me souviens pas de son prénom et si, par hasard, nos routes se croisaient aujourd’hui, je serais bien incapable de le reconnaître. Mais je me souviens de sa petite maison au coin de la rue de notre école et lorsque je passe devant, je ne peux pas m’empêcher de sourire. Et depuis, j’ai toujours eu quelqu’un en tête : Ludovic, Arnaud, Sébastien, Vincent, Nicolas, Antoine, Alexandre, Benjamin, Pierre, Raphaël, un autre Nicolas, Thomas, Gilles, Florian, François, Maxime, …
J’en ai sans doute oublié quelques-uns, dont je n’ai été amoureuse qu’un soir ou qu’un été. Honte à moi, sans doute, mais quand l’amour ne se concrétise pas, il ne laisse pas toujours de souvenir impérissable. Et même si certains d’entre ceux de la liste ci-dessus mériteraient que je m’attarde à leurs sujets, je n’en parlerai pas ici. J’étais toujours amoureuse parce que j’ai toujours adoré cette délicieuse sensation d’aimer, le ventre qui se retourne, le coeur qui palpite, cette affreuse sensation tant recherchée d’un cœur qui chavire… Mais je ne concevais qu’un amour absolu, et j’ai donc attendu que cet amour parfait se présente à moi. J’avais 18 ans et je suis tombée amour, amour, amoureuse. Amour, amour, amoureuse.

Suivant »