Les petites écritures de Chloé Sadonid

2011, Ateliers

David (épisode 2)

Hier soir, alors que Louise faisait ses exercices de respiration au milieu du salon, nous avons reparlé de notre projet de maison. Louise a raison, la croquette sera là dans cinq mois et demi et, certes, on peut vivoter à trois dans notre appartement deux pièces pendant quelques mois, mais pas pendant 2 ans ! Comme je comptais effectivement me mettre sérieusement à réfléchir à ce projet, une fois la réunion commerciale annuelle passée, elle a lieu lundi, je n’ai eu aucun mal à prétendre à Louise que j’y avais réfléchi intensivement cette semaine, que je comptais rassembler mes notes dans un carnet ce week-end et que je lui en ferais part dimanche soir.
Nous sommes samedi, il est 15 heures, Louise est sortie avec sa mère ; Pierre, Gilles et Nico sont en train de jouer une excellente partie de golf en ce jour ensoleillé d’automne. Je sens, en me massant les tempes, une boule d’angoisse monter à ma gorge et cette horrible sensation de savoir qu’on rendra probablement une feuille blanche ou du moins un travail médiocre lorsque le surveillant annoncera que le temps est écoulé et qu’il faut rendre sa copie.
Bien sûr, j’ai très envie d’installer ma petite famille dans une belle maison, neuve ou veille, dont nous serions les heureux propriétaires à crédit. J’imagine Louise si heureuse d’avoir de l’espace, des pièces décorées avec goût, la chambre colorée de la petite croquette, une belle bibliothèque où je fumerais les cigares avec mes amis en guise de pousse-café, en rêve, notre maison est magnifique. Mais justement, mon tempérament rêveur m’éloigne du concret.
15 heures 27 minutes. La vue du cahier vide me donne la nausée, j’attrape le journal et je l’étale par-dessus. Politique de l’autruche momentanée. Je parcours la rubrique Faits divers, j’apprécie particulièrement les accidents de tram et les querelles de voisinage, pas de chance, la gazette ne me dit rien sur ces sujets aujourd’hui. Mon horoscope me prédit une tonicité d’enfer tout au long de la journée. Je pousse un soupir lorsque mes yeux tombent sur un titre en grands caractères : « STEVE JOBS. Les 7 principes de sa réussite ». Je tourne la page, parcourt encore vaguement les articles suivants avant de revenir à ce sous-titre « Les 7 principes de sa réussite ».
Si Steve Jobs a réussi à créer Apple grâce à ces 7 points, je peux bien réussir à acquérir notre maison en suivant un plan semblable !
Louise a raison, encore, mon esprit rêveur et distrait a besoin de structures pour faire avancer ses idées. Et si demain soir, je parviens à lui exposer une sorte de plan d’action basique en 7 points, sur lesquels, ensemble, nous pourrions réfléchir concrètement aux démarches à entamer, le sourire de Louise me dira qu’elle savait qu’elle pouvait me faire confiance.
Donc, premier point selon Steve Jobs : faire ce que l’on aime.
Bon. Forcément, c’est une vision d’un projet commercial. Je vais devoir faire preuve d’une certaine capacité d’adaptation. Faire ce que l’on aime, d’une certaine façon, c’est un point déjà acquis, nous allons réaliser quelque chose que nous aimons. Mais d’une autre façon, on peut dire que ce qu’on aime, c’est le résultat. Pas vraiment ce qu’on fait concrètement pour obtenir ce résultat. Et ce n’est pas vraiment comme si on pouvait choisir les démarches qu’il y a à faire, il y a des passages obligés, la recherche du terrain ou de la maison avec son lot de déceptions si d’autres acheteurs se décident plus rapidement que nous, la paperasserie des notaires, la demande du prêt à la banque et Dieu sait que j’ai aussi peur des banquiers que des dentistes. Donc, concrètement, il va falloir penser très fort à l’objectif final pour pouvoir apprécier les différentes démarches administratives et de contact avec les corps de métier. Ça sonne bien comme premier principe. C’est un peu le fil rouge à garder en tête tout au long de la réalisation de notre projet.
Premier point. Fil rouge. Ne pas perdre de vue notre objectif final pour pouvoir apprécier à leurs justes valeurs les différentes démarches administratives et de contact avec les corps de métier.
16 heures 16 minutes. Je ne suis pas superstitieux mais j’apprécie toujours de regarder le cadran de ma montre digitale à ces heures répétitives et cette heure magique vue juste au moment où je finis de déterminer le premier principe de base me réconforte dans l’idée que je suis sur la bonne voie.
16 heures 38 minutes. Je me suis octroyé une pause-café bien méritée après l’élaboration de mon premier principe. Dans deux petites heures, Louise sera de retour et nous nous préparerons tout doucement pour aller dîner chez Pierre et Sophie. J’aurai sans doute le temps d’élaborer encore deux ou trois principes.
Deuxième point selon Steve Jobs : avoir une vision.
Très facile à adapter à notre projet immobilier. Il faut que nous ayons, Louise et moi, une image de notre futur nid. Pas trop précise, nous risquerions de ne jamais trouver la perle rare et d’en être terriblement déçus, mais une image un peu vague avec quelques points précis qui rendraient notre maison idéale. Je sais que Louise tient à avoir une cuisine conviviale et pratique, je pense qu’elle a la vision d’une grande pièce faisant office de cuisine et de salle-à-manger avec les fourneaux dans le prolongement de la table. Moi, je tiens particulièrement à ma bibliothèque pousse-café entre hommes. Il nous faut aussi une belle chambre colorée pour la croquette.
Deuxième point. Avoir une image de notre maison relativement vague et précise.
Troisième point selon Steve Jobs : stimuler votre cerveau. Bon. Là aussi, il va falloir faire un petit effort d’adaptation. Honnêtement, a priori, je ne vois pas bien l’intérêt de stimuler notre cerveau dans le cas qui nous préoccupe. Steve précise que stimuler notre cerveau améliore la créativité. Dans ce cas, il est vrai que nous avons besoin d’un minimum de créativité. Ne fût-ce que lorsque l’on verra un plan de notre future construction ou lors d’une visite d’une maison ancienne, il nous faudra nous imaginer dedans, avec les rénovations potentielles, etc. Oui, en fait, la créativité est primordiale dans notre projet ! Cela ne m’avait pas sauté aux yeux mais sans elle, on pourra chercher longtemps la maison qui nous correspond. Nous allons donc stimuler notre cerveau. Et de concert pour une meilleure coordination de nos créativités. Je proposerais bien à Louise de se remettre aux échecs. Elle n’a plus joué depuis le décès de son grand-père, ils jouaient ensemble chaque jeudi. Je pourrais peut-être ressortir mon Scrabble ? Il n’a plus servi depuis mes années d’étudiant où Pierre, Nico et moi avons enchaîné les parties d’alcoolo-Scrabble en guise de présorties. Parce que, comme la majorité des étudiants, nous étions toujours partants pour nous défoncer, mais nous défoncer intelligemment était notre credo ! Soit.
Troisième point. Stimuler notre cerveau à deux via des jeux de société (ou autre) afin de renforcer notre créativité commune.
Quatrième principe de Steve : vendez du rêve pas des produits. De nouveau un principe très axé commercial. Peut-être pourrait-on interpréter ça en retournant le compliment à nos futurs fournisseurs : vendez-nous du rêve, pas des produits ! Oui, c’est ça, tout à fait, il nous faut travailler avec des gens, l’agent immobilier, le banquier, le notaire, l’architecte, le contremaître, le maçon, le menuisier, avec des gens qui ne nous voient pas comme des numéros de clients mais comme un couple d’amoureux qui est en train de réaliser un projet unique !
Je sens que je rentre dans l’état d’esprit de la réussite, je vais de plus en plus vite en besogne.
17 heures 37 minutes.
Quatrième point. Exiger de nos partenaires qu’ils nous considèrent comme des êtres humains uniques avec un projet particulier (rompre les contrats si besoin).
J’enchaîne avec le cinquième principe de ce cher Steve, à ce rythme-là, j’aurai terminé de passer en revue ses 7 lois avant le retour de Louise : dites non mille fois.
Principe a priori très simple : éviter de se précipiter et d’accepter trop rapidement un projet, bien peser le pour et le contre et ne pas hésiter, surtout ne pas hésiter à refuser, même si l’agent immobilier ou n’importe qui d’autre nous met la pression au niveau du timing, pouvoir prendre le risque de perdre une occasion si le « oui » ne nous semble pas assez franc. Et dans la foulée savoir dire « non » aussi à tous les conseils divers et variés que nous ne manquerons pas de recevoir de notre entourage.
Cinquième point. Savoir refuser un projet si nous n’en sommes pas entièrement convaincus (notamment si le temps nous manque pour bien peser le pour et le contre).
Sixième principe selon Steve Jobs : pensez l’image de votre marque différemment. Traduction immédiate : pensez l’image de votre maison différemment. D’où l’utilité quand on arrive au point 6 d’avoir déjà pratiqué le troisième point histoire d’être créatif d’une façon un peu original quant à l’image de notre maison. Ce qui nous permettra d’imaginer le point 2, l’image relativement vague et précise, autrement. D’où l’importance que cette image soit vague. C’est merveilleux, tout se tient !
Sixième point. Penser l’image de notre maison différemment (éviter les maisons style dessins d’enfants).
18 heures 2 minutes. Et déjà le dernier principe de Jobs : faites passer votre message, incarner votre marque. A nouveau, un principe très facile à interpréter : nous avons besoin d’un projet unique et qui nous ressemble à présenter à nos différents partenaires. Ce point rejoint sensiblement le point 4 en incluant l’incarnation. Quand on expliquera nos envies à notre banquier, par exemple, il faudra que celui-ci ne nous voie plus nous, assis sur des chaises bleues en face de son bureau encombré de post-its, mais qu’il voie notre maison se dessiner sous ses yeux. Louise excellera là-dedans, son enthousiasme débordant fera mouche.
18 heures 16 minutes.
Septième point.
Non. Stop. N’oublions pas déjà le sixième point fraîchement acquis : penser différemment. Ne serait-ce pas à quelqu’un d’autre que nous devrons faire passer notre message, l’incarner ? Ne serait-ce pas plutôt auprès de notre entourage, notre famille, nos amis, nos collègues que nous devrions expliciter notre projet de maison ? Qui sait ? Cela nous apportera d’autres idées, nous aidera dans nos recherches, nous pourrons peut-être rencontrer des amis d’amis architecte, vitrier, décorateur d’intérieur, carreleur qui nous verraient plus facilement comme des êtres humains uniques !
Je pense différemment, Steve ! Sans cela, mon septième point n’aurait fait que renforcer mon quatrième. Grâce au sixième et en contrebalançant par le cinquième, savoir dire « non », quand il le faut, je crée notre ultime principe.
Septième point. Faire jouer le relationnel en explicitant notre projet de maison et en en récoltant les fruits potentiels.

Chloé Sadonid | Octobre 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Ateliers

David

Ce matin en me levant à 13 heures, j’ai tout de suite su que ma journée serait loin d’être une journée idéale. Certes, j’ai bien veillé, les yeux encore scotchés, à me lever du pied droit. Mais j’ai malencontreusement glissé sur le préservatif gluant qui m’avait permis quelques heures plus tôt d’entrer dans cette fille aux allures de princesse russe qui s’était encourue aussi tôt la débandade venue. Le souvenir de ses yeux étonnés ne rendrait certainement pas ma journée plus belle, mais soit, on est dimanche et voilà trois semaines de suite que je brosse le dîner familial pour cause de gueule de bois, dîner qui a lieu chaque dimanche au domicile de mes parents, Jacques et Lucie, à 13 heures précises.
- Allo ?
- Non, Maman, le boulot, ça va, je suis à jour.
- Si j’ai des nouvelles de qui ?
- Ah, Rodolphe ! Oui, oui, il a bien atterri à Sidney dimanche passé.
- Oui, tu as raison, lundi plutôt, vu le temps du trajet, oui.
- Non, non, je suis en route, là.
- Mais non, je ne téléphone pas en roulant, Maman ! Je me suis mis sur le côté, évidemment !
- Oui, c’est sûr que si tu raccroches, je risque d’arriver un peu moins en retard.
- Inutile de me rappeler que Papa n’aime pas les inexactitudes temporelles.
- Mais tu sauras le faire patienter, non ? Prenez un peu d’avance sur l’apéro !
- Oui, c’est ça, à tout de suite.

En m’habillant rapidement pour éviter que mon père, qui n’était pas horloger de profession mais qui aurait très bien pu l’être, ne fasse une attaque due à mon sens du timing légendaire, je repensais au petit mensonge fait à ma mère et à ce que Louise, mon ex fiancée, une beauté discrète en apparence, n’aurait pas manqué de me le reprocher. Elle m’avait soi-disant quitté uniquement parce qu’elle ne supportait plus mes mensonges arrondisseurs de vérité.
David, quand cesseras-tu avec tes superlatifs grotesques ! Je n’étais pas la plus belle de la soirée, hier, je ne cuisine pas le meilleur hachi-parmentier du monde, je ne suis pas la plus ravissante quand je me lève après une nuit de migraine !
Oui, Louise m’aurait reproché d’avoir dit à ma mère que j’étais déjà sur le chemin alors que j’étais encore chez moi. À cinq minutes près, je ne voyais pas ce que ça changeait et ça rassurait tellement ma mère de me savoir en route !
Louise a réussi à occuper toutes mes pensées jusqu’à ce que je me gare dans l’allée de ma maison d’enfance. Nous sommes mi-mars et la sonnette joue toujours Jingle bells. En quatre semaines, ma mère n’a pas encore convaincu mon père de changer de mélodie. Il attend qu’elle craque et accepte qu’il s’offre la sonnette d’entrée de ses rêves, douée d’une horloge et d’un calendrier qui permettront de programmer une fois par an les différentes sonneries de l’année ! La guerre froide dure depuis presque six mois. Je n’ai pas encore déterminé qui de mon père ou de ma mère incarnerait le mieux l’URSS.
En entrant dans le salon, alors que je cherchais quelque chose à dire pour faire diversion au sujet de mon retard et de mes absences répétées, j’ai posé les yeux sur Olga :
- Ce poisson rouge a un drôle de regard, vous ne trouvez pas ?
Et cette phrase que Louise classerait volontiers dans mes mensonges assouplisseurs de vérité parce qu’elle saurait pertinemment bien que je n’éprouve que de l’indifférence au sujet des yeux d’Olga, lance la première bataille ouverte entre Lucie et Jacques. Conflit à haute voix qui me permet de m’octroyer une première trêve, écoutant d’une oreille mes parents débiter un nombre hallucinant de conneries au sujet de la santé, bonne ou mauvaise selon l’URSS ou les États-Unis, de leur poisson rouge, tout en concentrant le reste de mon cerveau à me remémorer le doux prénom de la princesse russe qui avait traversé ma nuit…
Je raccroche à la conversation, sans avoir pu me souvenir du prénom de la fille. Il devait être court et commencé par un L, peut-être.
- Qu’y a-t-il de plus soporifique qu’un après-midi de conférence d’Henri Gritard ?
lance Jacques à Lucie qui rétorque du tac au tac :
- A part peut-être ta mère qui raconte ses souvenirs de guerre !
Nous nous sommes donc assis à table en mode Lucie et Jacques ne s’adressant plus la parole.
Quand ma mère a annoncé qu’elle avait fait des œufs à la russe comme entrée, j’ai étouffé un toussotement dans ma serviette pour cacher mon sourire, des œufs à la russe, en pleine guerre froide, c’est absolument savoureux. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander si elle avait prévu un américain-frites comme plat.
- Oh, non, mon chou, c’est de la côtelette ! Tu aurais aimé de l’américain ? Tu aurais dû me le dire hier !
Durant l’entrée, j’ai été obligé de sortir de ma torpeur pour entretenir une conversation avec ma mère, Jacques étant absolument silencieux, évitant même de faire un quelconque bruit de couverts ou de mastication.
Autour de la côtelette, Lucie remet sur le tapis le sujet sensible d’Henri Gritard, le meilleur, le plus absolu philosophe des temps modernes, qui allie une pensée occidentale et orientale, attentif aussi bien au bien-être physique que mental de l’être humain et sur lequel je soupçonnais ma mère de fantasmer sexuellement. Elle avait encore traîné mon père, pas plus tard que jeudi, à une énième conférence d’Henri. J’ai pensé dire que c’était vraiment inconvenant de baver une après-midi entière sous les yeux de son mari face à un autre homme. Mais j’ai dit :
- Je pense qu’il faut le considérer comme un des grands penseurs de notre époque.
Ce qui a mis fin aux hostilités ouvertes pour un moment, Jacques ré-entamant le conflit larvé et m’y incluant, je tiens désormais le rôle de Cuba pendant que ma mère débarrasse la table en de nombreux allers retours à petits pas menus. Quelques prénoms me viennent à l’esprit en regardant le ballet incessant salle-à-manger-cuisine. Léa ? Lili ? Lena ? Laura ?
De la cuisine, ma mère interrompt mes pensées :
- Tu vas être content, David, j’ai fait ton dessert préféré !
- C’est aussi le mien, intervient mon père.
La mousse au chocolat de ma mère est un vrai délice. Et elle a le don d’apaiser mon père qui sourit maintenant à sa Lucie avec un regard entendu. Un cessez-le-feu, voire des négociations de paix semblent s’annoncer.
En laissant fondre la dernière bouchée de ma mousse sous ma langue, je me souviens tout à coup des lèvres de la princesse russe qui s’agitent devant les miennes :
- Je m’appelle Louise.

Chloé Sadonid | Septembre 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Ateliers

Sophie

Sophie déposa son sac à dos à côté du lit et poussa un soupir de soulagement. Cet été, elle avait décidé de partir une semaine en vacances en solitaire. Maintenant qu’elle était à peu près remise de sa rupture avec Frédéric, elle voulait se prouver qu’elle pouvait prendre plaisir à faire des choses seule. Voyager, par exemple. Il ne lui était jamais arrivé de voyager seule ! Sa psy avait approuvé son projet ; elle allait pouvoir se recentrer sur elle-même, redécouvrir les choses qui étaient importantes pour elle.
Sophie avait choisi une chambre d’hôtes en bordure de montagne. Elle aimait bien la mer mais Frédéric aussi, alors, elle avait préféré partir à la montagne. Et puis, elle avait des souvenirs plutôt agréables de ses camps avec les mouvements de jeunesse où les journées de marche étaient légion. Elle pensait donc pouvoir redécouvrir le plaisir de la marche durant cette semaine. Elle avait acheté un guide de la région qui détaillait plusieurs randonnées réparties en trois niveaux : marcheur débutant, bon marcheur et marcheur confirmé. Le lendemain, Sophie comptait faire une randonnée « bon marcheur » d’une durée approximative de 8 heures. Grâce à ses années de scoutisme, elle pouvait prétendre être une marcheuse de niveau moyen et il fallait bien qu’elle occupe un maximum sa journée, elle avait peur de se sentir un peu seule sinon.
Il était seulement 16 heures quand Sophie eut fini de s’installer dans la petite chambre rustique et elle décida d’aller faire quelques courses en prévision du lendemain.
Au mini supermarché du coin, en voyant les heures d’ouverture plutôt restreinte, Sophie se félicita de la bonne idée qui lui vint à l’esprit : elle allait faire ses courses de pique-nique pour toute la semaine. Elle pourrait comme ça entièrement se concentrer à randonner et à se recentrer sur elle-même, en faisant fi des tâches quotidiennes.
En soufflant, deux sacs de course au bout des bras, Sophie arriva dans la cuisine commune aux résidents. Ça allait être du sport cette semaine ! Ça lui ferait du bien sans doute… Elle dépose ses sacs sur la table et ouvrit le frigo. Plus de lumière… Elle le referma. Un petit papier était épinglé :
Chers hôtes,
Notre frigo est momentanément hors service, nous nous en excusons.
Odette et Léon.

Sophie regarda dépitée ses provisions. Par cette chaleur, son fromage de chèvre allait rapidement courir tout seul. Une petite boule se coinça dans sa gorge et elle se sentit tout à coup très seule. Qu’est-ce qui lui avait pris de vouloir partir en vacances en face à face avec elle-même ? Et pour un fois qu’elle avait pensé plus loin que le bout de son nez tout à l’heure au minimarket, bien mal lui en avait pris ! Elle décida de mettre quand même ses courses au frigo : pour demain, ça irait et d’ici là, Odette et Léon auraient certainement trouvé une solution.
Sophie alla se coucher de bonne heure (avec une petite pensée pour Proust) après avoir réglé son réveil à 7 heures. Elle voulait commencer sa randonnée au plus tard à 9 heures et étant donné que le point de départ se trouvé à 3 ou 4 kilomètres de son logement, 7 heures lui semblait une heure très raisonnable pour se lever.

* * *

Sophie sortit de son lit en baillant. Elle n’en avait pas la preuve mais elle avait la sensation d’avoir vécu une ou deux terreurs nocturnes… Ça lui arrivait souvent quand elle ne dormait pas chez elle. Surtout la première nuit. C’étaient ses parents, Frédéric, ses frères ou ses amis qui lui expliquaient ensuite son comportement étrange de la nuit. Ici, comme elle était seule, elle n’en était pas sûre évidemment, mais elle ressentait ce malaise diffus typique de ces matins-là.
Quand elle alluma la lumière de la petite salle de bains, Sophie eut la certitude d’avoir eu une terreur nocturne : les robinets de l’évier étaient ouverts depuis suffisamment longtemps pour créer une inondation.
Une boule un peu plus grosse qu’hier se cala dans sa gorge alors qu’elle fermait les robinets.
A genoux, pendant une bonne vingtaine de minutes, Sophie épongea l’eau avec les deux essuies-éponges fournis par Léon et Odette.
Elle prit ensuite une longue douche chaude, y versa quelques larmes qui pouvaient tout à fait se confondre avec l’eau qui sortait du pommeau. Elle attendit ensuite dix longues minutes, toute nue, au milieu de la salle de bains, en se secouant alternativement les bras et les jambes afin d’être un peu près sèche pour enfiler ses vêtements.
Avec tout ça, il était passé 10 heures 30 quand Sophie arriva au point de départ de sa randonnée du jour. Elle calcula rapidement que si elle ne s’arrêtait qu’une demie-heure pour manger, elle serait de retour vers 19 heures, donc 20 heures à la chambre d’hôtes, il faisait clair jusqu’à 21 heures, c’était jouable même si elle marchait un peu moins vite que ce que le guide prévoyait. Demain, elle ferait une grasse matinée et un petite marche l’après-midi.

* * *

Il était 17 heures et Sophie commençait à paniquer. Elle était arrivée à la moitié de la rando à peine une demie-heure auparavant alors qu’elle avait marché d’un bon pas. Mais c’était sans compter qu’il fallait continuellement s’arrêter pour bien vérifier qu’on était sur la bonne route par rapport aux explications du guide. Elle commençait à avoir mal aux pieds, elle n’osait pas enlever ses chaussures, elle sentait une cloque pousser tout autour de son petit orteil droit et un durion se pointer sous la plante de son autre pied.
Sophie calcula que si elle gardait le même rythme, elle arriverait au point de départ à 22 heures trente, c’était trop tard, beaucoup trop tard.
Tout en continuant à marcher, Sophie évalua ses chances de survie. A part un couple de vieux avec leur horrible yorkshire répondant au nom tout aussi repoussant de Coeu-Coeur, elle n’avait croisé personne sur son chemin. Et elle n’avait laissé absolument aucun indice d’où elle pouvait être partie dans sa chambre. Elle pensa à ce cousin de son père qui était chercheur de minéraux. Il ne disait jamais à personne où il partait à la chasse aux trésors, de peur que quelqu’un n’exploite ses filons à sa place, mais il laissait toujours à la personne qui le logeait une enveloppe scellée à ouvrir au cas où il ne revenait pas. Chaque soir, il vérifiait bien que le logeur n’avait pas trahi sa confiance avant de brûler l’enveloppe et son contenu. Elle n’avait donc aucune excuse, elle aurait dû penser à tout ça ! Il avait si souvent ri de cet oncle parano avec ses frères. Son téléphone portable était resté dans sa chambre pour mieux se concentrer sur elle-même pendant la marche. Elle allait avoir toute une nuit dans la montagne pour y penser, à elle-même et sa bêtise !
Sophie s’arrêta à un embranchement pour vérifier sa route : il lui semblait que le guide l’orientait vers le chemin de gauche mais elle préférait relire l’explication, il ne fallait pas qu’elle empire sa situation en se perdant.
Ce croisement lui disait quelque chose, il ressemblait au premier embranchement où elle avait croisé tôt ce matin Coeu-Coeur et ses maîtres. Enfin, tôt ce matin, façon de parler, il devait être 11 heures, vu le retard qu’elle avait pris. Il lui semblait qu’elle était arrivée du chemin d’en face, se pouvait-il que … ? En lisant attentivement les explications de la suite de la rando, Sophie estima que le guide lui faisait en effet faire une boucle pour le plaisir de la marche. Elle en eut vraiment le coeur net quand elle vit au coin du chemin de droite la déjection que Coeu-Coeur avait faite ce matin.
Sophie sentit sa gorge se dénouer quand elle emprunta le chemin qui lui faisait face, elle aurait juste le temps de se rafraîchir un peu avant de souper en compagnie d’Odette et Léon.

Chloé Sadonid | Juin 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Ateliers

Andreas

En sortant de chez Élisabeth, Anouchka ressentait un étrange sentiment, un bien-être mêlé d’un peu de frustration devait-elle reconnaître. Cette constatation la contraria : ce n’était absolument pas le but de ses rendez-vous avec Élisabeth de ressentir des sentiments négatifs !
Anouchka se faisait soigner depuis presque un an maintenant par les mains d’Élisabeth, ses pierres et ses paroles sensées, à raison de deux rendez-vous par mois. C’est vrai qu’elle se sentait mieux depuis : elle n’avait plus de problème d’alcool et parfois, elle pensait même qu’elle était quelqu’un de bien. Elle y croyait surtout quand elle pensait à Andreas, celui qui avait tout appris à Élisabeth, son mentor, il lui avait transmis son savoir sur les bienfaits des pierres précieuses, le pouvoir des mains et sa façon de parler avec douceur et fermeté. Anouchka n’avait jamais vu Andreas mais Élisabeth faisait si souvent allusion à son maître lors de ses soins qu’elle avait l’impression de le connaître. Petit à petit, elle s’était formée une image très positive d’Andreas et elle avait de plus en plus envie de le rencontrer. Indirectement, il était à l’origine de la frustration qu’Anouchka ressentait à l’instant : elle tentait depuis plusieurs séances de convaincre Élisabeth de lui organiser une rencontre avec Andreas, elle avait utilisé les mots comme le lui avait appris sa chère thérapeute : dire les choses clairement mais toujours à travers son propre ressenti.
Il me semble qu’il est temps pour moi de rencontrer ton formateur, Andreas. Je pense qu’il pourrait m’apporter quelque chose de différent.
A chaque fois, Élisabeth avait répondu d’une façon un peu évasive qu’Andreas était quelqu’un de très occupé et qu’elle ne pouvait pas le joindre pour le moment. Anouchka trouvait ces réponses plutôt obscures pour une personne qui prônait la clarté des dialogues.

* * *

Le lendemain de son rendez-vous, par hasard, Anouchka rencontra son cousin Igor. Ce matin-là, elle s’était levée de bonne humeur et en se regardant dans son miroir de salle de bains avec ses cheveux mouillés, elle avait dit tout haut en se regardant bien droit dans les yeux :
Anouchka, tu es quelqu’un de bien.
Elle avait fini sa toilette en chantonnant et était partie faire ses courses à pied : il faisait beau et elle avait envie de prendre le temps de vivre. Bizarrement, elle ne pensa à Élisabeth qu’en croisant Igor quelques heures plus tard, Igor était le compagnon d’Élisabeth depuis deux ou trois ans maintenant et c’était d’ailleurs grâce à lui qu’Anouchka avait rencontré sa thérapeute qui l’aidait à ne plus se sentir vilain petit canard.
En saluant Igor, Élisabeth surgit dans l’esprit d’Anouchka. D’habitude, lorsqu’elle se sentait bien comme ce jour-là, elle pensait systématiquement au moment où elle en parlerait à sa thérapeute et où celle-ci exprimerait son contentement, l’encouragerait voire même la féliciterait.
Sans réfléchir, Anouchka demanda à Igor s’il avait déjà eu l’honneur de rencontrer Andreas. Igor ne l’avait jamais vu. Mais Élisabeth parlait souvent de lui et de son apprentissage, toujours en termes élogieux et admirateurs, ce qui n’avait pas l’air de plaire à Igor. D’autant que comme il ne l’avait jamais rencontré, son sentiment de jalousie devait se développer d’une manière exagérée et probablement fausse, se dit Anouchka. Elle s’étonna aussi du comportement d’Élisabeth envers son homme. Elle qui prétendait que l’être humain ne pouvait s’épanouir que dans la vérité et la clarté, que rien n’était pire que les non-dits, les secrets, les mensonges, elle laissait Igor se tracasser au sujet d’Andreas alors qu’il aurait sans doute suffi que les deux hommes se voient de temps à autre pour que tout se passe bien.
Anouchka avait mis du temps à accepter et encore plus à appliquer cette idée mais au final, elle sentait vraiment qu’Élisabeth avait raison quand elle lui suggérait de se tenir au plus près du vrai et elle avait réussi à faire une croix sur la phrase préférée de sa mère : « Toute vérité n’est pas bonne à dire. Surtout à des enfants. ».

* * *

Les semaines passèrent et Anouchka avait de plus en plus envie de rencontrer Andreas. Elle avait l’impression de stagner un peu lors de ses rendez-vous et les confidences d’Igor avait insinué le doute dans son esprit. Élisabeth vivait-elle vraiment comme elle prétendait l’apprendre à ses patients ?
N’y tenant plus, à la fin de la séance, Anouchka reparla à Élisabeth d’une possible rencontre avec Andreas. Instinctivement, elle caressa son pendentif, une pierre d’opale aux vertus apaisantes. Elle vit le rouge de la colère monter aux joues d’Élisabeth qui répondit pourtant d’un ton calme qu’elle allait essayer de contacter Andreas mais qu’elle ne pouvait rien lui promettre, ce serait mentir que de lui assurer une rencontre. Enhardie, Anouchka proposa de le contacter elle-même, Élisabeth lui avait tant de fois répété qu’il fallait prendre les choses en mains pour se sentir quelqu’un de bien. Mais Élisabeth refusa, argumentant tant bien que mal face à une Anouchka qui se sentait de plus en plus sûre d’elle.
Cette fois-ci, Anouchka sortit de son rendez-vous sans aucun sentiment de bien-être et avec une grosse déception sur le cœur. Elle envisagea quelques secondes de couper les ponts avec sa thérapeute qui ne lui apportait décidément plus rien. Anouchka se sentait heureuse maintenant, elle n’avait plus vraiment besoin d’Élisabeth pour savoir qu’elle était quelqu’un de bien, elle avait bien compris les principes d’une vie épanouie, la vérité et la douceur, elle connaissait les pierres qui pouvaient l’y aider, l’opale, calme et apaisante, l’améthyste pour se donner du courage, le lapis-lazuli, pierre de sérénité. Mais elle se ravisa, Élisabeth était son seul espoir de contacter un jour le grand Andreas !

* * *

Élisabeth s’emporta contre Igor :
Mais, qu’est-ce que vous avez tous à vouloir le rencontrer, cet Andreas ? Tout à l’heure, Anouchka, et maintenant, toi ! Qu’est-ce que vous lui voulez ?
Élisabeth se mettait rarement en colère, Igor en fut quelque peu déstabilisé et il laissa tomber.
Plus tard dans la soirée, tandis qu’Élisabeth s’était endormie dans le fauteuil, Igor en profita pour farfouiller dans les affaires de sa compagne. Il n’était pas fier mais il préférait cette bassesse d’amoureux jaloux plutôt que d’affronter la colère de sa femme. Il ne cherchait rien en particulier, peut-être des lettres ou des petits mots qui attesteraient une liaison qu’il espérait antérieure à lui ? Il chercha aussi les livres qu’Andreas avaient écrits mais il n’en trouva aucun. Si au moins il connaissait son nom de famille, il pourrait faire des recherches plus approfondies sur Internet. Lorsqu’il tapait dans Google « Andreas maître reiki » ou d’autres recherches du genre, il ne tombait sur rien d’intéressant. Il se souvint aussi qu’Élisabeth lui avait dit qu’Andreas faisait régulièrement des conférences à Berlin, Rome, Londres lui semblait-il, mais ces recherches-là non plus ne lui donnèrent rien de concret.
Après un début de nuit de recherches stériles, Igor décida d’unir ses forces à Anouchka qui, sans doute pour d’autres raisons que lui, avait également très envie de mettre un visage sur ce fameux Andreas.

* * *

Anouchka referma la porte sur Igor et appuya lourdement son épaule dessus pendant quelques minutes d’intense réflexion.
Et si Igor avait raison ?
Il était venu la trouver au sujet d’Andreas et au début, elle avait espéré qu’avec l’aide de son cousin, elle parviendrait enfin à rencontrer ce mystérieux et passionnant personnage. Mais au fil de la discussion, une évidence s’était peu à peu imposée à eux. Andreas semblait ne plus ou carrément ne pas exister. Igor avait fouillé minutieusement les affaires d’Élisabeth et n’avait trouvé absolument aucune trace d’Andreas, aucune note des conférences auxquelles elle avait participé, aucun échange écrit entre eux, aucun ouvrage de lui, aucun objet.
Anouchka passa la nuit à chercher frénétiquement sur Internet, à taper Andreas avec tous les mots qui s’y attachaient de près ou de loin, mais elle n’obtint pas plus de résultats qu’Igor.
Au petit matin, elle était arrivée à deux conclusions : Élisabeth avait inventé Andreas de toute pièce, elle qui prônait l’épanouissement par la vérité. C’était un choc pour Anouchka de formuler cette conclusion, un choc qui aurait anéanti l’Anouchka d’avant mais qui électrisa la nouvelle et la poussa à sa seconde conclusion : elle devait cesser de voir Élisabeth, cette menteuse n’avait décidément plus rien à lui apporter.
Mais avant d’en arriver là, Anouchka voulait comprendre, comprendre ce qui avait poussé sa « thérapeute » à cet énorme mensonge, car désormais, Anouchka était convaincue que sans vérité, elle ne pourrait pas être bien et que cette vérité-là, autant Elisabeth qu’elle-même, en avaient besoin pour poursuivre leurs routes.

Chloé Sadonid | Mai 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Nouvelles

Nathalie

Nathalie était plutôt discrète (une sorte de féminité suisse), elle avait traversé l’adolescence sans heurt, respectant les passages piétons. Globalement, elle n’avait jamais rien eu à reprocher à personne. Elle s’étonnait toujours quand elle rencontrait des gens qui semblaient en vouloir à la Terre Entière. Quel que soit ce qu’ils aient vécu pour en arriver là, ce genre de comportement dépassait simplement son entendement. Elle avait rencontré Axel il y a quelques années déjà. Nathalie sourit à ce souvenir. Elle avait tout de suite perçu en voyant Axel de loin qu’ils étaient de la même trempe, qu’il était tout le contraire de ce type empli de haine qu’elle avait croisé quelques heures plus tôt en ville. Elle n’avait pas osé aborder Axel ce soir-là. Elle était un peu timide et elle savait très bien qu’elle aurait l’occasion de le revoir. Il devait avoir le même âge qu’elle, environ 19 ans, peut-être 20 déjà. Ses parents venaient de divorcer et il avait suivi sa mère qui s’était installée dans son village natal près de ses vieux parents et de sa sœur. Axel avait donc été intégré au groupe en tant que cousin d’Olivier et Sarah. Peut-être que s’il n’avait fait que rendre visite à ses cousins ce soir-là, Nathalie aurait eu l’audace de l’aborder et elle leur aurait évité quelques tourments à tous les deux.
Axel avait remarqué les regards appuyés de Nathalie mais il pensait que c’était de la simple curiosité envers lui, comme les enfants en ont quand un « nouveau » arrive dans leur classe. Le village où vivaient sa tante et ses grands-parents et où il allait désormais vivre avec sa mère avait une mentalité un peu fermée. Il arrivait rarement de nouvelles têtes et il s’attendait à susciter pas mal de curiosité les premiers temps.
Nathalie sourit. Ils avaient mis le temps, tous les deux, timides et empotés comme ils l’étaient, mais ils avaient fini par se déclarer leur flamme, fébrilement, debout près du banc de la petite école, une nuit sans lune et sans que personne ne se doute de quoi que ce soit. Nathalie avait aimé garder Axel pour elle toute seule, elle avait aimé se rendre en catimini à leurs rendez-vous, tout cet amour qu’ils partageaient, elle avait aimé le garder rien que pour eux au début. Comme si elle avait peur qu’en annonçant la nouvelle aux autres, le monde extérieur aille entacher la pureté de leur amour. Ils avaient fini par le dire. Les rendez-vous, bien qu’ils soient tous les deux majeurs, étaient de plus en plus compliqués à tenir secrets et Axel, qui avait apprécié aussi le côté clandestin de leurs rendez-vous qui rendait leur amour si romantique et passionné, avait fini par insister auprès de Nathalie pour qu’ils sortent de l’ombre. Elle avait accepté car elle voyait qu’Axel commençait à se demander pourquoi elle tenait tant à ses cachotteries et elle ne voulait surtout pas qu’il croit qu’elle était gênée ou honteuse d’être avec lui. Non, ce n’était pas ça qu’elle aimait dans le secret et s’ils voulaient vraiment être ensemble pour longtemps, tôt ou tard, il faudrait sortir du bois…
Le ragot n’avait pas fait plus de bruit qu’un autre ragot dans le village. Nathalie avait juste dû gérer un peu la perplexité de Sarah et Caroline, ses deux meilleures amies, qui ne comprenaient pas, absolument pas pourquoi Nathalie ne leur avait fait aucune confidence à ce sujet ! Mais quand les deux amies avaient finalement été convaincues que l’amoureuse n’avait parlé de son idylle à personne d’autres pas plus qu’Axel d’ailleurs (Sarah n’aurait décidément pas supporter que son frère Olivier fut au courant avant elle), elles avaient fini par accepter l’histoire bien qu’elles ne comprennent vraiment pas Nathalie sur ce coup-là. Cependant, cette dernière avait toujours été si discrète qu’elles ne cherchèrent pas à essayer de comprendre.
Nathalie sourit. Sarah, Caroline et elle se connaissaient depuis tant d’années. Elles étaient devenues amies quand elles n’étaient encore que des petites filles, à l’école maternelle. Sarah avait renversé tout un bac de billes par terre et elles avaient toutes les trois étaient accusées du méfait. Caroline en était en partie responsable car elle se disputait la boîte avec Sarah quelques instants plus tôt. Nathalie s’était simplement trouvée au mauvais endroit au mauvais moment, comme on dit. Mais elle n’avait pas osé dire à la maîtresse qu’elle n’y était pour rien. Et finalement, c’était mieux ainsi. Elles s’étaient faites gronder toutes les trois par la maîtresse et étaient devenues peu après la petite bande de chipies de la classe. Nathalie s’amusait toujours beaucoup à voir ces deux amies inventer des jeux et des histoires.
Adolescente, Sarah s’était éloignée de Caroline et Nathalie, elle les trouvait un peu trop « paysannes » maintenant qu’elle fréquentait la ville. Nathalie savait que ça lui passerait et cette situation lui avait permis de se rapprocher de Caroline, elles se comptaient l’une l’autre des histoires d’adolescentes timides qui se font un monde du moindre clignement d’œil d’un garçon en leur direction, bien que Caro ait toujours été plus franche que Nathalie.
Elles voyaient quand même souvent Sarah et Nathalie s’amusait toujours autant de leur folie à toutes les deux et de tous les plans qu’elles échafaudaient pour pouvoir aller au cinéma ou boire un verre. Nathalie suivait de bonne grâce. Ses parents lui faisaient entièrement confiance et elle pouvait à peu près faire ce qu’elle entendait si elle promettait d’être prudente, ce que d’ailleurs, elle ne manquait jamais de faire. Les parents de ses amies avaient un peu plus de mal à lâcher leurs filles dans la nature et leurs craintes étaient en partie justifiées car elles n’étaient pas des anges. Heureusement, quand ils savaient que Nathalie était de la partie pour le bowling ou la sortie en ville, ils donnaient plus facilement leur autorisation. Les filles ne mentionnaient évidemment pas qu’elles allaient retrouver là-bas un groupe de garçons avec l’un ou l’autre des « flash » du moment de Caro ou Sarah. De temps en temps aussi, il y avait bien un garçon pour lequel Sarah avait le béguin mais elle se gardait bien de le dire à qui que ce soit.
Maintenant, elles étaient adultes toutes les trois et elles se voyaient toujours. Caroline était déjà avec Thomas quand Nathalie avait rencontré Axel, ils s’étaient mariés il y a un peu plus d’un an maintenant et Caroline lui avait annoncé pas plus tard que la semaine dernière qu’elle était enceinte. Pour Sarah, la vie avait été un peu plus compliquée. Mais Sarah rimait avec vie mouvementée et Nathalie trouvait que son histoire lui allait plutôt bien. Sarah était tombée enceinte par hasard à 22 ans. Ce n’est pas un âge scandaleux pour une grossesse mais elle était avec Jérémy depuis deux mois seulement et ils n’avaient parlé d’eux qu’au présent. Sarah avait décidé de garder l’enfant, quitte à devenir une mère-célibataire et effectivement, Jérémy avait fini par la quitter. Enfin, Nathalie pensait plutôt que Sarah ne lui avait pas laissé d’autres choix, elle avait été si catégorique sur sa décision de garder l’enfant qu’il n’y avait pas eu de place pour lui. Mais à la naissance de Théo, ils avaient repris contact et Jérémy avait pu prendre une nouvelle place dans le cœur de Sarah. Théo avait 4 ans maintenant et une petite sœur de 2 ans, Clara, qui avaient été ardemment désirée par ses parents.
Nathalie sourit. Ses amies étaient heureuses. Axel et elle essayaient aussi d’avoir un enfant mais ça ne marchait pas… Nathalie avait fait des tests et tout allait bien de son côté. Ils attendaient maintenant les résultats d’Axel et Nathalie se surprit à se demander si elle pourrait être heureuse avec lui s’il s’avérait qu’il était stérile. Elle mit sa main devant sa bouche, honteuse qu’une pensée aussi mesquine lui soit venue à l’esprit. Elle aimait Axel pour ce qu’il était et pas pour sa capacité à engendrer sa progéniture. Mais d’un autre côté, elle se sentait aussi tellement mère en substance. Elle repensa à cette vieille voisine aigrie à qui sa mère lui faisait porter des confitures maison et des légumes du jardin. La mère de Nathalie excusait les méchancetés de la voisine par le simple fait qu’elle n’avait jamais eu le bonheur d’avoir des enfants. Nathalie secoua la tête. Elle ne voulait pas finir comme cette vieille folle. Mais que ferait-elle si Axel ne pouvait pas lui donner d’enfants ? Que deviendrait son amour pour lui ?
Nathalie sourit. Ils n’avaient pas encore reçu les résultats et la médecine d’aujourd’hui faisait des miracles dans ce domaine.

Nathalie avait un métier qui la passionnait et dans lequel sa discrétion et son sens du devoir étaient reconnus comme les plus grandes qualités. Elle avait fait des études de psychologie et s’était orientée naturellement vers la psychologie sociale. Aujourd’hui, elle travaillait depuis 4 ans dans un bureau de psys en ville où elle avait fait son stage, un bureau régulièrement sollicité par la police et la justice. Ce métier lui avait permis de mieux comprendre l’être humain en général et de découvrir derrière des personnes qui semblaient complètement inhumaines des traces manifestes d’humanité.
Nathalie entra sur les lieux de son travail après avoir garé sa voiture bleu ciel à sa place habituelle. Elle salua tout le monde avant de s’asseoir à son bureau.
Nathalie sourit. Même s’il n’était pas toujours facile, elle aimait vraiment son métier. Elle avait une interview ce matin avec un homme d’une cinquantaine d’années qui était le principal suspect du meurtre de sa mère. Nathalie reprit les notes qu’elle avait prises lors de sa brève conversation téléphonique avec le magistrat. Visiblement, cet homme avait pris la liberté d’euthanasier lui-même sa mère. Le travail de Nathalie consistait à rendre un avis sur l’état psychologique de Léo Winshafen.

Nathalie serra la main de Léo, ferme et chaleureuse, avant de l’inviter à s’asseoir. Elle lui posa quelques questions de formalité avant d’attaquer le vif du sujet. La voix de Léo était aussi ferme et chaleureuse que sa main et Nathalie écouta son histoire attentivement, oubliant complètement le but de son entretien.
Léo s’était rapproché de sa mère quelques mois plus tôt, presque un an auparavant. Il l’avait appelée un jour pour rien alors qu’il n’avait l’habitude de l’appeler que pour annoncer sa venue ou annuler sa visiter en dernière minute. Elle avait été heureuse de l’entendre, elle avait voulu savoir de petites choses sur lui, s’il déjeunait toujours régulièrement à l’italien en bas de chez lui, s’il lisait toujours la Bible pour soigner ses insomnies. Elle avait parlé un peu d’elle aussi, de la solitude de sa vieillesse - elle venait de perdre un ami cher - elle avait évoqué sa santé difficile aussi mais tout cela sans solliciter sa pitié. Il l’avait trouvée très moderne pour ses 80 ans et petit à petit, il avait pris l’habitude de l’appeler régulièrement « pour rien ». Il entendait le bonheur dans la voix de sa mère lorsqu’elle reconnaissait la voix de son fils, jamais aucun reproche sur toutes ces années où il s’était si peu préoccupé d’elle, jamais aucune supplication pour qu’il vienne la voir. Leurs confidences s’étaient faites plus intimes au fil du temps. Ils avaient parlé de leurs amours passées. Elle lui avait forcément parlé de son père, il le voyait autrement maintenant et comprenait mieux qu’elle l’eut aimé. Elle lui avait dit que très vite, alors qu’il n’avait que 14 ou 15 ans, elle avait compris qu’elle serait la seule femme que son fils unique aimerait jamais. Elle savait donc depuis si longtemps qu’il était homosexuel… Elle l’avait peut-être même su avant lui. Et un jour, elle lui avait fait cette terrible confidence :
 Léo, je veux mourir. Et je voudrais que tu m’aides.
Il s’était entendu répondre :
 D’accord.
Il la comprenait. Elle sentait qu’elle avait fait son temps. Ses jambes ne la portaient plus. Elle ne voulait pas entrer dans le cercle vicieux de l’hospice, l’hôpital, de l’acharnement thérapeutique. Il avait donc exhaussé le dernier vœu de l’unique femme de sa vie. Ils savaient tous les deux le risque qu’il prenait. Mais aider sa mère à partir sereinement était le dernier acte d’amour qu’il pouvait lui offrir.
Nathalie sourit. Elle souhaita de tout son cœur que Léo soit défendu par un avocat capable de faire comprendre aux juges et aux jurés que son client avait agi par amour.
Et elle se sentit tout à coup capable d’être heureuse avec Axel. Avec ou sans enfants.

Chloé Sadonid | Avril 2011

2011, Ateliers

16 ans

Pour mes 16 ans, ma marraine m’a proposé d’aller passer le week-end chez elle. Si vous ne connaissez pas ma marraine, vous vous demandez sûrement pourquoi j’ai l’air aussi réjoui de passer un week-end en famille, le week-end en famille étant, après les interros, l’activité la moins populaire des gens de mon âge.
Ma marraine avait exactement 16 ans et demi le jour où elle est venue me voir à la maternité. Laure, puisqu’il a tout de suite été hors de question que je l’appelle Marraine Laurence, est une cousine de ma maman.
Laure a donc aujourd’hui 32 ans mais elle ne vit pas comme la plupart des gens qui ont la trentaine : elle n’a pas de vrai travail, elle continue à passer ses week-ends avec ses potes et elle n’est pas mariée. Elle a souvent des amoureux mais elle n’en parle qu’à moi dans la famille. Forcément, déjà que ses parents n’en reviennent pas de son mode de vie. Mon grand oncle s’étrangle à chaque fois qu’on parle de la « vie professionnelle » de Laure et ma grande tante se lamente de ne pas encore avoir un seul petit enfant alors que sa fille se rapproche dangereusement de l’âge limite où elle ne pourra plus en avoir.
Heureusement, Laure prend tout ça avec humour, j’adore quand elle imite sa mère en pinçant la bouche :
- Attention, Laurence, tu vas bientôt atteindre la date de péremption, on va devoir te jeter aux ordures.
Elle est vraiment drôle, Laure, on rigole bien à deux. C’est comme une grande sœur mais en moins chiante parce que je ne la vois pas tous les jours.

C’est Maman qui est venue me conduire chez Laure vendredi avant le souper. Ma mère aime bien sa cousine même si elle était quand même un peu stressée. Heureusement, Laure a joué à l’adulte responsable pour la rassurer en lui promettant des trucs improbables comme quoi je n’irais pas dormir trop trop tard et que je ne conduirais pas sa mobylette. Laure n’a pas de voiture, elle dit que la mobylette, quand on vit toute seule, c’est bien plus pratique pour rouler en ville et se garer.
Quand Laure a enfin fermé la porte sur Maman, on a toutes les deux poussé un gros soupir de soulagement avant de se prendre notre premier fou rire du week-end. Laure est montée avec moi m’installer dans la chambre d’amis et pendant que je rangeais mes affaires,  elle m’a détaillé le programme du week-end. Ce soir, soirée pizza-DVD, demain matin, quelques cours de conduite de mob’, après-midi virée shopping où je pourrai choisir mon cadeau et au soir, fiesta chez elle avec ses potes et moi. Et pas d’heure pour aller dormir !

Je me suis fait un peu charrier au début de la soirée par la bande de Laure, j’ai quand même la moitié de leur âge à peu près, ça leur a fait un choc, ils ne pensaient pas avoir autant vieilli ! Enfin, quand même, beaucoup d’entre eux se sont accordés pour dire que j’avais l’air d’avoir plutôt 18 ans que 16. J’ai accepté le compliment en souriant dignement. Il faut dire qu’avec mon nouveau top offert par Laure l’après-midi même et sa séance de maquillage, mon reflet dans la glace me murmurait lui aussi que je faisais plus que mon âge ce soir-là. J’ai fini par cesser d’être le centre de l’attention et j’en ai profité pour observer plus attentivement les gens. C’était un peu comme mes potes et moi, cette bande, en plus cools. Les mecs faisaient les malins, se lançaient des défis, les filles riaient ou papotaient en petits groupes. Comme je ne connaissais personne, je ne disais pas grand-chose mais je suivais les conversations, je me marrais bien et je ne refusais jamais quand on proposait de remplir mon verre, je ne voulais pas paraître coincée.
Vers minuit, j’ai vu Laure s’éclipser avec le grand brun dont elle m’avait parlé la veille. Il était vraiment beau mais je l’avais trouvé beaucoup moins drôle que les autres. La soirée s’est poursuivie sans eux, j’ai continué à écouter et à rire en sirotant mes verres. Quand Alex s’est approché de moi pour me parler, j’étais plutôt très détendue. Il était vraiment sympa, on a beaucoup parlé, sérieusement et pour rire. Quand il m’a embrassée, j’en avais envie depuis un certain temps déjà, mais je n’osais pas. Je pensais qu’il venait surtout me parler pour être sympa avec la gamine de la soirée.
Tout est allé très vite après. Enhardie par son baiser, je pense que c’est moi qui lui ai proposé de monter dans ma chambre. Je voulais juste qu’on soit plus à notre aise pour nous embrasser, à l’abri des regards indiscrets. Alex a commencé à me déshabiller et à se déshabiller tout doucement en m’embrassant sur le lit. J’ai eu un sursaut de peur et puis je me suis reprise, j’avais 16 ans, c’était un bel âge pour perdre sa virginité. J’étais presque toute nue quand Laure est arrivée tout rouge en hurlant à pleins poumons. Elle a pris tous les vêtements d’Alex et les lui a jeté à la figure en le repoussant vers la porte. J’ai ramassé la couverture sur moi en fixant Laure complètement abasourdie, la fête était finie.
Laure m’a jeté un regard furieux en fermant la porte. Puis son visage s’est radouci. Elle m’a bordée dans le lit et elle m’a dit en caressant mes cheveux :
- On parlera de tout ça demain.
Le lendemain, j’ai mis longtemps avant de descendre déjeuner. J’avais mal à la tête et j’étais vraiment gênée de mon comportement de la veille. Qu’est-ce qui m’avait pris de vouloir passer le cap avec un vieux de 30 ans que je connaissais à peine ? J’avais peur de revoir la colère dans les yeux de Laure aussi, même si elle s’était calmée tout de suite.
En déjeunant, on a fait semblant de rien mais je voyais bien que Laure aussi n’était pas très à l’aise. Finalement, j’ai respiré un bon coup et je me suis excusée en bafouillant. Laure m’a prise dans ses bras et m’a dit que c’était à elle de s’excuser. Qu’elle n’avait pas été du tout raisonnable de me laisser seule avec sa bande de copains, elle savait bien que certains n’étaient vraiment pas tops quand ils avaient trop bu. Je me suis ré excusée parce que, moi aussi, j’avais trop bu.
Laure m’a encore serrée dans ses bras, puis elle s’est éloignée en me tenant par les épaules et elle m’a dit :
- Il est temps que tu saches.
Elle m’a raconté une histoire de dingues. Quand Maman était enceinte de moi, Laure était tombée enceinte aussi, mais, à 16 ans et de son petit amoureux de 17 ans et demi, ce n’était pas du tout la même histoire que mes parents qui étaient mariés depuis 2 ou 3 ans. La mère de Laure voulait qu’elle avorte, le comble, elle qui maintenant regrette de ne toujours pas avoir de petits-enfants ! Laure ne voulait pas, elle était amoureuse de Julien et elle pensait, naïvement sans doute, qu’ils s’en sortiraient puisqu’ils s’aimaient vraiment. Ma mère a été la seule de la famille à soutenir Laure, elle avait même convaincu mon père d’accueillir les jeunes parents et le bébé chez eux au cas où. Finalement, c’est la nature qui a décidé pour tout le monde, Laure a fait une fausse-couche.
Ça a été très dur pour Laure après. Julien n’a pas compris qu’elle soit aussi longtemps désespérée, il trouvait plutôt que la nature avait bien fait les choses, qu’elle avait pressenti qu’ils n’étaient pas prêts à assumer. Laure l’a quitté, terriblement déçue. Ma mère a été là pour Laure, comme elle était enceinte, elle comprenait l’état dans lequel sa cousine se trouvait.
J’avais réussi à ne pas pleurer mais quand ma marraine m’a dit que c’était grâce à moi qu’elle avait enfin réussi à encaisser son bébé perdu et son amour déçu, que dès qu’elle avait posé les yeux sur moi, toute petite et chiffonnée, que j’avais agrippé son doigt, elle s’était sentie légère et j’ai fondu en larmes dans les bras de ma marraine chérie qui pleurait au moins autant que moi.

Chloé Sadonid | Mars 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Ateliers

Alexia

D’habitude, avec Alexia, on ne fête jamais la Saint-Valentin, cette fête commerciale qui rend les célibataires malheureux encore plus malheureux, les célibattants encore plus revendicateurs et qui ne rend pas les casés plus heureux.
Cette année, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’avais envie de surprendre Alexia ce jour-là. Peut-être parce que j’ai un travail régulier depuis quelques mois et que c’est plus facile pour moi financièrement ?
Alexia et moi, on est ensemble depuis 4 ans et demi. Quand je l’ai rencontrée ou plutôt, le soir où elle m’a plu, car nous nous connaissons depuis l’enfance, j’avais presque 19 ans. Et elle plus de 25. Ce soir-là, honnêtement, je pensais qu’elle en avait moins, je lui donnais 21 ou 22 ans. Toujours est-il qu’il s’est passé quelque chose ce soir-là.
J’ai toujours été considéré comme quelqu’un de mature pour son âge. Et il est vrai que j’avais un certain mépris pour les dindes qui partageaient les bancs d’école et d’université avec moi. A l’époque, depuis peu, mes potes s’étaient mis en tête de me caser. Ou plutôt de m’offrir la possibilité de baiser avant le jour fatidique de mes 19 ans. Selon le public, je passais soit pour un homosexuel refoulé, soit pour un ultra romantique qui attendait l’Unique femme de sa vie et qui réservait tout son amour pour elle. Et pour tous, j’étais devenu une sorte de défi, l’homme inséduisable, qui donc arriverait enfin à lui plaire ?
Alexia ne savait pas tout cela. On s’est souri, on s’est parlé, on s’est plu. Mais la différence d’âge l’a empêchée de me voir le lendemain comme un être sexué.
J’ai dû me battre pour séduire mon Alex. On a dû se battre ensuite pour légitimer notre couple, notre différence d’âge n’était pas énorme mais elle n’était pas classique. Petit à petit, nos familles, nos amis, nos connaissances ont fini par accepter l’évidence de notre amour.
Et hier, pour la première fois, nous avons fêté la Saint-Valentin. Alexia et moi, nous n’avons jamais souhaité la fêter mais cette année, j’avais envie de lui faire une surprise. De lui prouver qu’après tout ce temps, on peut encore s’étonner de l’autre.
Connaissant Alexia, il était hors de question que je l’emmène au cinéma ni que je lui prépare un dîner aux chandelles. Elle m’aurait ri au nez. Alexia refuse, réfute, exècre tout ce qui est commun, standard, classique, tout ce qui est « comme les autres ». Elle voue un culte improbable à l’originalité coûte que coûte, quitte parfois à s’exclure socialement à cause de ses choix.
Je ne m’en plains pas. Sans cette passion pour se construire en différence, Alexia n’aurait jamais admis que j’étais quelque digne d’intérêt, elle n’aurait jamais accepté notre premier rendez-vous en tête à tête, elle ne m’aurait jamais dit que je lui avais plu ce soir-là, notre histoire n’aurait jamais pu voir le jour.
Hier soir, j’ai donc emmené Alexia sauter à l’élastique. Elle était comme une petite fille, excitée par la surprise et puis, elle a eu peur et à la fois très envie de se jeter dans le vide fascinant. J’ai joué à l’homme sûr de lui qui n’a peur de rien. Et on a sauté. Alexia riait et hurlait. Et c’était fini.
Sur le chemin du retour chez nous, Alexia s’imaginait déjà raconter cet exploit à ses amies et collègues, fameux cadeau de Saint-Valentin pour des amoureux qui ne la fêtent jamais.
Moi, je pensais que pour ce prix-là, j’aurais pu lui offrir trois ou quatre restos. Mais Alexia ne supportait pas les restos, c’était d’un commun ! Ces couples qui allaient dîner en ville uniquement pour trouver des choses à se dire en critiquant l’établissement ou les autres clients. Ou encore pire, parce que c’était une excellente excuse pour ne pas avoir le temps de faire l’amour le soir.
En rentrant chez nous, comme je m’y attendais, Alexia me sauta au cou et m’emmena faire l’amour.
En fumant ma cigarette à la terrasse, il me vint à l’esprit que ce n’était peut-être pas pour une simple question d’argent que pour la première fois, j’avais décidé de fêter la Saint-Valentin. J’étais plutôt en train d’essayer de me prouver que mon couple m’intéressait encore… Mais il fallait me rendre à l’évidence, l’originalité d’Alexia qui m’avait tant plus au début se révélait de plus en plus difficile à accepter au quotidien. Au-delà de cette absurde volonté d’être différente de tous aux yeux des autres, Alex était si commune… Sensible, un peu capricieuse, un peu jalouse, elle était tout pareille aux petites copines de mes amis. Avec la simplicité en moins. Alexia était incapable de profiter des petits bonheurs de la vie, d’une soirée pizza-DVD, d’une balade au grand air, d’un petit resto, d’un dîner de famille, d’une journée en bord de mer,… Tout devait sortir du commun et de la médiocrité, nous n’allions qu’au théâtre, jamais au ciné, nous ne regardions qu’Arte, jamais TF1.
Et aujourd’hui, tout ça m’emmerdait au plus haut point.

Chloé Sadonid | Mars 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Ateliers

Alex au Canada

Dans l’avion qui l’emmenait au Canada, Alex se sentait heureux. Tellement heureux qu’il ne pouvait s’empêcher de sourire au crâne chauve du passager assis devant lui. Il allait enfin revoir son grand frère parti vivre sa vie là-bas depuis 8 mois maintenant.
Ça avait été un petit déchirement pour Alex quand il avait dû faire ses adieux à Jérôme. Celui-ci avait rencontré Lucie lors d’un voyage à New York, et, pendant deux ans, ils avaient vécu l’amour à longue distance, se voyant tous les trois ou quatre mois un peu partout dans le monde. Et puis, ils avaient décidé de tenter la vie à deux. Naturellement, comme Jérôme avait toujours eu envie de vivre ailleurs qu’ici, il avait choisi de s’expatrier dans le pays de Lucie. Et ça faisait 8 mois que tout se passait bien pour eux là-bas. Jérôme était revenu passer les fêtes de fin d’année en Belgique, ça ne faisait donc que 4 mois qu’Alex ne l’avait plus vu. Mais quand même, Internet et le téléphone pour eux deux, ce n’était pas pareil que de se voir en vrai. À part se raconter des conneries pour se faire rire, Alex ne savait pas vraiment parler au téléphone avec son frère. Il fallait qu’ils aient été côte à côté quelques heures à observer, à boire, à fumer pour qu’ils puissent se parler ; pour que Jérôme lui pose la question, la bonne question pour qu’Alex puisse embrayer et se confier à lui.
Alex serait vraiment content de voir son frère en vrai. D’autant plus qu’il avait besoin de lui parler d’Alice…
Il avait fini par la recontacter. Il s’était excusé de ne pas lui avoir demandé sa permission pour prendre son numéro mais comme elle avait souri quand il lui avait dit :
- La prochaine fois, je te demande ton numéro.
Il pensait qu’elle aurait été d’accord de lui donner, et donc voilà, il lui envoyait un message juste pour qu’elle sache que lui, Alex, il avait son numéro à elle, Alice.
Elle avait répondu quelques mots :
- J’en suis ravie :-) Mais encore ?
Alex ne lui avait pas répondu tout de suite. Un gars normal, un gars qui n’était pas toujours une guerre en retard comme lui, aurait bien évidemment proposé à Alice, dès son premier message, de lui offrir un verre ou de l’emmener au cinéma. Ce « Mais encore ? » rappelait douloureusement à Alex qu’il avait encore tendance à passer à côté de la vie. Mais son « J’en suis ravie :-) » l’avait poussé à appeler Alice alors qu’il attendait d’embarquer dans son avion pour le Canada.
Alice avait beaucoup ri quand il s’était excusé de ne pas lui avoir tout de suite proposé de se voir mais c’est qu’il était toujours en décalage tardif par rapport à la vie des autres. Elle lui avait dit qu’ils se complèteraient bien car elle voulait toujours aller trop vite pour tout et qu’elle aimerait que quelqu’un lui apprenne à prendre son temps. Il lui avait promis de la rappeler dès son retour dans quinze jours, elle lui avait souhaité un bon voyage et de ne pas l’oublier là-bas. C’était peut-être cette dernière petite phrase, juste avant qu’il ne raccroche :
- Ne m’oublie pas là-bas.
Presque prononcée à voix basse, qui faisait qu’Alex ne pouvait décidément pas s’arrêter de sourire au crâne chauve assis devant lui.

Comme prévu, Jérôme attendait Alex à l’aéroport. Il avait l’air particulièrement heureux, arrivé dans son quartier, il avait fait signe à plusieurs personnes à gauche, à droite. Alex se sentit soudain triste, Jérôme avait une vraie vie ici, une vraie vie qu’Alex ne connaissait absolument pas. Lucie les attendait avec quelques amis pour le souper. L’ambiance était au beau fixe, une amie de Lucie et son fiancé venaient d’annoncer qu’ils attendaient un bébé. Tout le monde était ravi pour eux, même Alex qui ne les avait pourtant jamais vus avant. Alex avait un peu de mal à suivre les conversations, cet accent canadien est parfois bien difficile à assimiler. Et ce vin qu’ils buvaient devait être plus fort que ceux qu’Alex avait l’habitude de boire en Belgique. Ou peut-être était-ce le décalage horaire qui embuait à ce point son cerveau ? !
Alex se souvenait qu’ils étaient sortis ensuite dans un bar, qu’il avait encore accepté quelques verres, pas énormément pourtant…

Le lendemain matin, Alex se réveilla avec un mal de crâne épouvantable dans le canapé de son frère et sa belle-soeur. Jérôme vint s’assoir près de lui avec une tasse de café brûlant :
- Dis donc, Brother, tu en tenais une bonne, hier ! Tu n’as plus l’habitude de faire la fête chez nous ou quoi ?
En cherchant ses mots, Alex sourit. Jérôme avait dit « chez nous » en parlant de la Belgique. Alex se justifia tant bien que mal :
- Je ne sais pas. Le décalage horaire…
- Mais c’est quoi, ça, Alex ?
- Ça ? Des antibiotiques. Je me suis chopé un petit virus mais ça va mieux, je dois juste prendre le dernier aujourd’hui…
- Ah ben voilà ! C’est pour ça que tu étais complètement jeté hier.
- Hein ?
- Alex, tu sais bien que quand tu prends des antibiotiques, ça amplifie l’effet de l’alcool quand même !
- Ben non. Je ne savais pas. Mais je ne risque pas de l’oublier…
- Enfin, au moins, ça t’a évité de tergiverser pendant des heures voire des jours avant de me parler d’Alice !
- Je t’ai parlé d’Alice ?
- Oui.
- Et qu’est-ce que j’ai dit ?
- À peu près tout.
- Et qu’est-ce que tu m’as dit ?
- Je t’ai conseillé de l’appeler pour l’inviter au resto à ton retour.
- Oui, c’est bien, je devrais faire ça.
- Oh mais tu n’as pas attendu d’être de retour au plat pays, tu l’as appelée tout de suite.
- J’ai appelé Alice ? Du Canada ? Au milieu de la nuit ? Et… Elle a répondu ?
- Oui. Pour elle, c’était le matin. Et elle a dit oui.
- Oui ?
- Oui pour le resto !

Chloé Sadonid | Janvier 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Ateliers

Alex à Bruxelles

Alex marchait d’un pas vif dans les rues de Bruxelles qui était devenue sa ville depuis quelques mois. Il n’avait pas eu envie de s’engouffrer dans le métro bondé en sortant du boulot. Il mettrait sans doute bien une heure pour rentrer chez lui à pied, et encore, s’il ne s’égarait pas mais il avait eu besoin de marcher, seul, dans la ville qui prenait doucement les teintes de la nuit.
La nuit qui tombait sur Bruxelles lui fit repenser à son retour de sortie samedi. Avec Ben, un de ses colocataires, ils avaient loupé le dernier bus de nuit. Ils étaient restés un peu cons à regarder le bus s’éloigner sous leurs yeux. Ben avait haussé les épaules en disant :
- Soit on repart faire la fête jusqu’au premier métro, soit on rentre à pied…
Alex répondit plus vite qu’il ne le voulait :
- Rentrons à pied.
Il avait un match de hockey à gérer le lendemain après-midi et il tenait quand même à dormir quelques bonnes heures avant d’y aller. Et puis, surtout… Il ne pouvait pas revoir Alice toute de suite. En partant, il lui avait dit :
- La prochaine fois, je te demande ton numéro.
Et il sentait bien que c’était trop tôt pour une prochaine fois s’ils retournaient sur leur pas. Alors ils avaient marché. Alex n’avait jamais vraiment regardé Bruxelles avant cette nuit-là. Cette ville ne lui plaisait pas tant que ça le jour. Mais la nuit lui allait décidément beaucoup mieux. Avec Ben, ils avaient échangé quelques mots et puis, ils s’étaient tus et avaient marché le nez en l’air. Il n’y a qu’entre hommes qu’on peut se sentir bien tout en étant silencieux.
En marchant seul en cette fin d’après-midi-là, Alex repensait donc à sa dernière sortie. Drôle de soirée. Ben avait été invité à un souper pizza chez Julia, la meilleure amie de son cousin. Il ne l’avait vue que quelques fois mais comme dix jours auparavant, Alex et lui s’étaient par hasard retrouvés en ville avec cette Julia et d’autres amis à elle et qu’elle avait invité à la cantonade tout le groupe chez elle pour le samedi en 8, ils avaient fini par se retrouver à ce souper. Au départ, Alex ne pensait pas qu’il était concerné mais Alice, une amie de Julia avait particulièrement insisté pour que Ben vienne et Alex aussi, tant qu’ils y étaient.
Alice cherchait à se rapprocher de Ben qu’elle avait rencontré pour la première fois quelques semaines auparavant. Ils s’étaient bien entendu. Ils avaient parlé des heures, elle l’avait fait rire avec son humour décalé et franc et il l’avait éblouie en lui parlant de livres qu’il avait lus et aimés. Comme il se doit, Alex avait donc conseillé à Ben d’attaquer le samedi soir, visiblement, c’était plutôt dans la poche. Ça ne lui arrivait jamais à lui, Alex, qu’une fille lui court après, qu’elle s’arrange pour avoir son numéro, qu’elle insiste pour le voir, qu’elle trouve des excuses pour le contacter. Alors, vraiment, Ben avait de la chance, qu’il fonce ! Mais non ! À Ben, Alice ne lui plaisait pas vraiment. Ils étaient en adéquation intellectuelle. Mais c’était tout.
Alex n’avait pas insisté mais, personnellement, il trouvait Alice plutôt mignonne. Enfin, non, charmante, oui vraiment charmante… Souriante et pleine de charme. Et vraiment très sociable. La première fois qu’Alex avait vu Alice, il était un peu paumé, il ne connaissait personne hormis Ben. Heureusement, Alice était venue papoter avec lui et puis, elle avait soulevé sa casquette au milieu de la conversation parce que ça la démangeait de savoir s’il était brun ou blond.
Alex ne tombe jamais amoureux comme ça, la première fois qu’il voit une fille. Du coup, il passe souvent à côté de quelque chose. Alex tombe amoureux après, en repensant, en ressassant la dernière rencontre qu’il a faite. Sur le moment, il ne se passe rien dans sa tête, il ne capte rien. Et puis… Après… Il revoit Alice tendre le bras très haut pour lui enlever sa casquette, elle est plutôt petite et il est plutôt grand. Il la revoit éclater de rire, mordre dans une pomme d’amour , danser en sautillant, lui faire un sourire immense samedi quand il est arrivé chez Julia :
- Sympa que tu sois venu, Alex !
Alex pensa que même pour flasher sur quelqu’un, il était toujours une guerre en retard. Il soupira. Il devait être à la moitié du chemin maintenant. Le ciel devenait menaçant. Il accéléra le pas, il avait envie d’être rentré chez lui avant la pluie. Alex revoyait Ben et Alice discuter samedi. Effectivement, Ben avait raison quand il disait qu’ils étaient en adéquation intellectuelle. Personne ne les avait suivi dans leur longue discussion sur un bouquin qu’ils avaient justement tous les deux découvert récemment. Un bouquin qui développait une théorie intéressante comme quoi tout le monde a une croyance différente de la vie qui dicte ses actes. Sur le moment, Alex n’y avait pas réfléchi. De toute façon, Ben et Alice étaient tous les deux dans leur trip, sur une autre planète, il n’aurait pas pu interagir avec eux.
Et surtout, Alex était toujours une guerre en retard. Il y repensait maintenant en marchant et se demandait bien qu’elle pouvait être sa croyance à lui. Alice avait décrété qu’elle croyait en quelque chose comme « Aide-toi et le ciel t’aidera ». Elle avait tendance, quand elle voulait quelque chose, à essayer de mettre un maximum d’atouts dans son jeu et puis à laisser faire la chance. Elle avait ajouté que la chance, il fallait la provoquer.
D’un coup, Alex pensa que sa principale caractéristique à ses propres yeux étaient d’être ou en tout cas de se croire toujours en décalage. En retard, pour être plus précis. Alice avait expliqué que la croyance que chacun avait de la vie venait en bonne partie de l’éducation. Alex se sentit soudain en colère contre sa mère qui racontait toujours en riant que son cher fils cadet n’avait jamais été très pressé. Déjà enfant, il avait commencé à marcher à pratiquement un an et demi et à parler trois semaines plus tôt !
Voilà sans doute d’où venait son sentiment permanent de réagir souvent trop tard. Quoiqu’avec Alice, juste avant de partir samedi, il lui avait quand même dit que la prochaine fois, il lui demanderait son numéro. Et elle avait souri en l’embrassant un peu longtemps sur la joue. Un autre gars lui aurait sans doute carrément demandé son numéro. S’il ne se croyait pas toujours en retard, il lui aurait sans doute sûrement demandé aussi. Et quelle prochaine fois espérait-il d’ailleurs ?
Au moment où Alex tentait de calculer la probabilité qu’il avait de revoir Alice prochainement par hasard dans cette ville, compte tenu du fait qu’il la connaissait par l’intermédiaire de Ben qui lui-même la connaissait par l’intermédiaire de Julia et qu’ils étaient déjà par hasard tombés sur elles quelques semaines auparavant, il sentit une goutte d’eau sur le bout de son nez. Il leva les yeux au ciel et puis les baissa au sol. Il n’y avait encore aucune trace de pluie sur le trottoir…
- Autant de chance de rencontrer Alice par hasard que de recevoir la toute première goutte de pluie sur le bout de mon nez !
Alex se mit à courir et à rire en même temps, il n’était plus qu’à quelques minutes de chez lui maintenant.
Aussitôt la porte fermée derrière lui, il appela son colocataire :
- Ben ! Ben, tu saurais me filer le numéro d’Alice ?

Chloé Sadonid | Janvier 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2010, Ateliers

Léo

La voiture de Léo filait sur l’autoroute. Le soleil se pointait derrière les collines en promettant un temps sec et froid. La route risquait d’être longue mais Léo avait le coeur léger. Il était prêt, il avait fait le plein, pris des vivres, des vêtements, de la bonne musique. Et surtout il avait fait le plein d’amour maternel.
Quelques mois plus tôt, Léo avait vu sa soeur, revenue dans leur ville natale pour quelques jours. Ils avaient parlé de leur mère évidemment, retournée vivre en Espagne depuis la mort de leur père, il y a plus de dix ans déjà. Au début, ils allaient la voir un mois sur deux. Et puis… Léo devait s’obliger maintenant à faire le voyage au moins deux fois par an. Visiblement, Térésa aussi. Ses enfants grandissaient, ils ne voulaient plus l’accompagner dans ses visites trop longues à leur grand-mère qu’ils connaissaient si peu. Léo et Térésa se trouvèrent ce soir-là chacun d’excellentes excuses pour ne pas visiter plus souvent leur vieille mère.
- C’est normal, Léo, Maman comprendra… Avec le métier que tu fais. Elle sait bien qu’il y a des occasions que tu ne peux pas manquer. Que tu paierais cher plus tard d’avoir négligé une petite chose. Tandis que moi… Femme au foyer… Je devrais avoir tout le temps d’aller voir ma mère, même si elle habite à 2000 kilomètres de chez moi.
- Ne dis pas ça,Térésa, avec tous tes gamins à élever et Georges qui travaille toujours de plus en plus, je ne pense que tu pourrais faire le trajet beaucoup plus souvent !
- C’est vrai. Tu sais ce qu’on dit, petits enfants, petits problèmes, grands enfants, grands problèmes, et bien, je peux te dire que Théo est en train de me démontrer le sens de cet adage !
Léo ne s’était jamais vraiment bien entendu avec Térésa. Quand ils étaient petits enfants, ils étaient en guerre perpétuelle. Leurs parents avaient bien remarqué qu’ils se chamaillaient continuellement mais ils pensaient que c’était normal. Surtout pour des frère et soeur avec un âge si rapproché. Leur mère avait lu quelque part que des enfants nés avec un écart de moins de 18 mois étaient souvent rivaux, chacun voulant occuper la place de choix dans le coeur des parents, comme tous les enfants, le manque d’écart les empêchant de se différencier. Quand ils partaient en vacances en Andalousie, il y avait toujours une pile de paquets entre eux deux sur le siège arrière pour éviter qu’ils ne se disputent tout au long du trajet. Le jeu préféré de Léo consistait à tenter de faire discrètement tomber l’un ou l’autre paquet sur la tête de sa soeur, surtout quand celle-ci dormait.
L’adolescence ne les avait pas réconciliés. Térésa s’était révélée ultra superficielle, Léo ultra engagé et homosexuel. C’est ce dernier point qui les avait définitivement éloignés l’un de l’autre. Térésa voulait tellement entrer dans le cercle fermé des BCBG qui acceptait déjà difficilement ses origines espagnoles du côté maternel, qu’elle ne pouvait pas assumer l’homosexualité de son frère en sus. Une fois adultes, ils avaient signé une sorte de pacte de paix, pacte d’autant plus facile à respecter qu’ils ne se voyaient presque plus, bien qu’ils n’habitaient pas à 2000 kilomètres l’un de l’autre. Léo avait promis de ne jamais révéler son homosexualité à ses neveux et Térésa avait pris le parti de leur parler de leur oncle avec fierté, ce qui était d’autant plus facile qu’il avait un métier passionnant dans lequel il excellait.
Ils se voyaient donc de loin en loin et leur relation ressemblait plus à une relation de bon voisinage qu’à un amour fraternel.
Ce rendez-vous avec Térésa avait bien, au début, déculpabilisé Léo au sujet de sa mère. Sa dernière visite en Andalousie remontait à neuf mois, il avait battu tous ses précédents records et s’en sentait coupable sans parvenir pour autant à se libérer, ne fût-ce que quelques jours. Mais en repensant à sa conversation avec Térésa, Léo se trouvait vraiment odieux. Il n’aurait pas dû écouter Térésa qui lui trouvait de fausses excuses. Certes, elle avait raison de dire que son métier était prenant et qu’il devait être toujours à l’affût mais, aujourd’hui, il pouvait rester joignable sur son portable à peu près n’importe où. Le temps… Le temps, on le prend pour les choses qu’on estime essentielles. Et visiblement, aller voir sa vieille mère de temps en temps n’était pas une chose essentielle pour lui. Et pourtant, Dieu sait qu’il l’avait aimée, sa maman, la seule femme qu’il ait jamais aimée, adulée, adorée. Et elle le lui rendait bien. Voilà peut-être d’où venait cette éternelle mésentente avec Térésa.
Léo avait alors décidé d’appeler sa mère. Il n’y avait jamais pensé, à l’appeler comme ça, pour rien, juste pour avoir des nouvelles. Il n’appelait que pour dire qu’il viendrait. Et plus rarement pour annuler ou retarder son séjour. En entendant les premières sonneries dans le lointain, Léo se dit que c’était idiot, qu’elle allait sans doute être déçue. Elle croirait sûrement, dès qu’elle reconnaîtrait sa voix, qu’il appelait pour annoncer sa venue. Trop tard, elle décrochait.
En raccrochant, Léo s’était dit qu’il avait une mère très moderne pour ses presque 80 ans. Ils n’avaient pas parlé d’une prochaine visite. Il ne lui avait pas dit qu’il était vraiment débordé au boulot pour les 3 mois qui arrivaient. Elle voulait juste savoir de petites choses. S’il habitait toujours au même endroit, avec sa vue magnifique sur la ville la nuit. S’il allait toujours déjeuner chez Brings le jeudi midi. S’il lisait toujours trois pages de la Bible quand il était insomniaque. Elle avait parlé un peu d’elle aussi, de la solitude de sa vieillesse, elle avait perdu un ami très cher le mois passé…
Une semaine plus tard, il l’avait rappelée. Sans réfléchir, après avoir travaillé toute une nuit, il avait eu besoin d’entendre une voix amicale en buvant son café fort. Sans réfléchir, il avait tapé le préfixe de l’Espagne et le reste avait suivi.
Ces appels avaient fini par devenir une sorte d’habitude. Il l’appelait presque toutes les semaines, parfois même deux fois et de plus en plus longtemps. Sa mère ne s’en étonnait pas, ne s’en réjouissait pas non plus ou en tout cas, elle ne lui faisait pas part de cela. Ils en étaient venus à se faire des confidences de plus en plus intimes. D’adulte à adulte. Ils avaient parlés de leurs amours passées. Elle lui avait parlé de son père et il le voyait autrement maintenant, il comprenait mieux qu’elle l’eût aimé. Elle avait évoqué aussi son retour en Andalousie au décès d’Henri. Il avait compris à demi-mots qu’elle était revenue dans son pays natal surtout pour retrouver son amour de jeunesse. Elle avait fini par le retrouver et l’aimer à nouveau. Mais il soupçonnait que c’était lui le « cher ami » qu’elle avait récemment perdu… Elle lui avait avoué que très vite, alors qu’il avait 14 ou 15 ans, elle avait compris qu’elle serait la seule femme qu’il aimerait jamais. Elle savait donc depuis si longtemps qu’il était homosexuel… Peut-être même en avait-elle eu la certitude avant lui ? Il avait respiré plus librement après cette confidence et il lui avait parlé un peu de ses amours, il était seul en ce moment, mais il le vivait bien. Ils s’étaient confiés beaucoup de choses au téléphone jusqu’au jour où elle lui fit sa confidence ultime :
- Léo, je veux mourir. Je voudrais que tu m’aides…
Il avait été surpris. Silencieux. Et puis, il avait dit « D’accord ». Et il avait raccroché.
Sa mère n’était pas dépressive. Mais elle sentait qu’elle avait fait son temps. Ses jambes ne la portaient plus. Elle ne voulait pas entrer dans le cercle vicieux de l’hospice, de l’hôpital, de l’acharnement thérapeutique. Léo comprenait. Il ne l’aurait pas comprise il y a quelques temps. Il aurait protesté, aurait tenté de la raisonner, aurait peut-être pensé qu’elle était une vieille folle. Ils lui auraient trouvé une seigneurie avec Térésa. Pour que d’autres s’occupent d’elle et l’empêchent de se « laisser aller ».
Léo était arrivé devant la petite maison bleue d’Andalousie trois jours à peine après la demande de sa mère. Il n’avait pas prévenu. Mais visiblement, elle l’attendait. Son « D’accord » au bout du fil lui avait suffi. Ils avaient parlé toute la soirée et une bonne partie de la nuit. Elle avait fait le bilan de sa vie. Puis, elle avait parlé du testament, lui avait remis une lettre pour Térésa et pour chacun de ses petits-fils. Pas pour Georges.
Elle avait tout prévu. La seringue de poison était prête. Elle ne souffrirait pas. Ils ont reparlé d’amour, de l’amour que peut porter une mère à son fils et un fils homosexuel à sa mère, seule femme de toute sa vie. Et puis, il l’a piquée en la regardant dans les yeux. Elle souriait…
Sur l’autoroute qui l’emmenait ce matin-là, Léo était plus que jamais empli de l’amour de sa mère. Il avait le coeur léger. Elle était partie avec dignité, comme elle l’avait choisi. Et tout avait été dit. La justice ne tarderait sans doute pas à mettre la main sur lui. Pour homicide volontaire. Mais sa mère avait bien tout prévu. Elle avait tout expliqué dans une lettre déposée chez son notaire avec son testament. Et avec un bon avocat, Léo devrait s’en tirer.

Chloé Sadonid | Décembre 2010. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

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