David (épisode 2)
Hier soir, alors que Louise faisait ses exercices de respiration au milieu du salon, nous avons reparlé de notre projet de maison. Louise a raison, la croquette sera là dans cinq mois et demi et, certes, on peut vivoter à trois dans notre appartement deux pièces pendant quelques mois, mais pas pendant 2 ans ! Comme je comptais effectivement me mettre sérieusement à réfléchir à ce projet, une fois la réunion commerciale annuelle passée, elle a lieu lundi, je n’ai eu aucun mal à prétendre à Louise que j’y avais réfléchi intensivement cette semaine, que je comptais rassembler mes notes dans un carnet ce week-end et que je lui en ferais part dimanche soir.
Nous sommes samedi, il est 15 heures, Louise est sortie avec sa mère ; Pierre, Gilles et Nico sont en train de jouer une excellente partie de golf en ce jour ensoleillé d’automne. Je sens, en me massant les tempes, une boule d’angoisse monter à ma gorge et cette horrible sensation de savoir qu’on rendra probablement une feuille blanche ou du moins un travail médiocre lorsque le surveillant annoncera que le temps est écoulé et qu’il faut rendre sa copie.
Bien sûr, j’ai très envie d’installer ma petite famille dans une belle maison, neuve ou veille, dont nous serions les heureux propriétaires à crédit. J’imagine Louise si heureuse d’avoir de l’espace, des pièces décorées avec goût, la chambre colorée de la petite croquette, une belle bibliothèque où je fumerais les cigares avec mes amis en guise de pousse-café, en rêve, notre maison est magnifique. Mais justement, mon tempérament rêveur m’éloigne du concret.
15 heures 27 minutes. La vue du cahier vide me donne la nausée, j’attrape le journal et je l’étale par-dessus. Politique de l’autruche momentanée. Je parcours la rubrique Faits divers, j’apprécie particulièrement les accidents de tram et les querelles de voisinage, pas de chance, la gazette ne me dit rien sur ces sujets aujourd’hui. Mon horoscope me prédit une tonicité d’enfer tout au long de la journée. Je pousse un soupir lorsque mes yeux tombent sur un titre en grands caractères : « STEVE JOBS. Les 7 principes de sa réussite ». Je tourne la page, parcourt encore vaguement les articles suivants avant de revenir à ce sous-titre « Les 7 principes de sa réussite ».
Si Steve Jobs a réussi à créer Apple grâce à ces 7 points, je peux bien réussir à acquérir notre maison en suivant un plan semblable !
Louise a raison, encore, mon esprit rêveur et distrait a besoin de structures pour faire avancer ses idées. Et si demain soir, je parviens à lui exposer une sorte de plan d’action basique en 7 points, sur lesquels, ensemble, nous pourrions réfléchir concrètement aux démarches à entamer, le sourire de Louise me dira qu’elle savait qu’elle pouvait me faire confiance.
Donc, premier point selon Steve Jobs : faire ce que l’on aime.
Bon. Forcément, c’est une vision d’un projet commercial. Je vais devoir faire preuve d’une certaine capacité d’adaptation. Faire ce que l’on aime, d’une certaine façon, c’est un point déjà acquis, nous allons réaliser quelque chose que nous aimons. Mais d’une autre façon, on peut dire que ce qu’on aime, c’est le résultat. Pas vraiment ce qu’on fait concrètement pour obtenir ce résultat. Et ce n’est pas vraiment comme si on pouvait choisir les démarches qu’il y a à faire, il y a des passages obligés, la recherche du terrain ou de la maison avec son lot de déceptions si d’autres acheteurs se décident plus rapidement que nous, la paperasserie des notaires, la demande du prêt à la banque et Dieu sait que j’ai aussi peur des banquiers que des dentistes. Donc, concrètement, il va falloir penser très fort à l’objectif final pour pouvoir apprécier les différentes démarches administratives et de contact avec les corps de métier. Ça sonne bien comme premier principe. C’est un peu le fil rouge à garder en tête tout au long de la réalisation de notre projet.
Premier point. Fil rouge. Ne pas perdre de vue notre objectif final pour pouvoir apprécier à leurs justes valeurs les différentes démarches administratives et de contact avec les corps de métier.
16 heures 16 minutes. Je ne suis pas superstitieux mais j’apprécie toujours de regarder le cadran de ma montre digitale à ces heures répétitives et cette heure magique vue juste au moment où je finis de déterminer le premier principe de base me réconforte dans l’idée que je suis sur la bonne voie.
16 heures 38 minutes. Je me suis octroyé une pause-café bien méritée après l’élaboration de mon premier principe. Dans deux petites heures, Louise sera de retour et nous nous préparerons tout doucement pour aller dîner chez Pierre et Sophie. J’aurai sans doute le temps d’élaborer encore deux ou trois principes.
Deuxième point selon Steve Jobs : avoir une vision.
Très facile à adapter à notre projet immobilier. Il faut que nous ayons, Louise et moi, une image de notre futur nid. Pas trop précise, nous risquerions de ne jamais trouver la perle rare et d’en être terriblement déçus, mais une image un peu vague avec quelques points précis qui rendraient notre maison idéale. Je sais que Louise tient à avoir une cuisine conviviale et pratique, je pense qu’elle a la vision d’une grande pièce faisant office de cuisine et de salle-à-manger avec les fourneaux dans le prolongement de la table. Moi, je tiens particulièrement à ma bibliothèque pousse-café entre hommes. Il nous faut aussi une belle chambre colorée pour la croquette.
Deuxième point. Avoir une image de notre maison relativement vague et précise.
Troisième point selon Steve Jobs : stimuler votre cerveau. Bon. Là aussi, il va falloir faire un petit effort d’adaptation. Honnêtement, a priori, je ne vois pas bien l’intérêt de stimuler notre cerveau dans le cas qui nous préoccupe. Steve précise que stimuler notre cerveau améliore la créativité. Dans ce cas, il est vrai que nous avons besoin d’un minimum de créativité. Ne fût-ce que lorsque l’on verra un plan de notre future construction ou lors d’une visite d’une maison ancienne, il nous faudra nous imaginer dedans, avec les rénovations potentielles, etc. Oui, en fait, la créativité est primordiale dans notre projet ! Cela ne m’avait pas sauté aux yeux mais sans elle, on pourra chercher longtemps la maison qui nous correspond. Nous allons donc stimuler notre cerveau. Et de concert pour une meilleure coordination de nos créativités. Je proposerais bien à Louise de se remettre aux échecs. Elle n’a plus joué depuis le décès de son grand-père, ils jouaient ensemble chaque jeudi. Je pourrais peut-être ressortir mon Scrabble ? Il n’a plus servi depuis mes années d’étudiant où Pierre, Nico et moi avons enchaîné les parties d’alcoolo-Scrabble en guise de présorties. Parce que, comme la majorité des étudiants, nous étions toujours partants pour nous défoncer, mais nous défoncer intelligemment était notre credo ! Soit.
Troisième point. Stimuler notre cerveau à deux via des jeux de société (ou autre) afin de renforcer notre créativité commune.
Quatrième principe de Steve : vendez du rêve pas des produits. De nouveau un principe très axé commercial. Peut-être pourrait-on interpréter ça en retournant le compliment à nos futurs fournisseurs : vendez-nous du rêve, pas des produits ! Oui, c’est ça, tout à fait, il nous faut travailler avec des gens, l’agent immobilier, le banquier, le notaire, l’architecte, le contremaître, le maçon, le menuisier, avec des gens qui ne nous voient pas comme des numéros de clients mais comme un couple d’amoureux qui est en train de réaliser un projet unique !
Je sens que je rentre dans l’état d’esprit de la réussite, je vais de plus en plus vite en besogne.
17 heures 37 minutes.
Quatrième point. Exiger de nos partenaires qu’ils nous considèrent comme des êtres humains uniques avec un projet particulier (rompre les contrats si besoin).
J’enchaîne avec le cinquième principe de ce cher Steve, à ce rythme-là, j’aurai terminé de passer en revue ses 7 lois avant le retour de Louise : dites non mille fois.
Principe a priori très simple : éviter de se précipiter et d’accepter trop rapidement un projet, bien peser le pour et le contre et ne pas hésiter, surtout ne pas hésiter à refuser, même si l’agent immobilier ou n’importe qui d’autre nous met la pression au niveau du timing, pouvoir prendre le risque de perdre une occasion si le « oui » ne nous semble pas assez franc. Et dans la foulée savoir dire « non » aussi à tous les conseils divers et variés que nous ne manquerons pas de recevoir de notre entourage.
Cinquième point. Savoir refuser un projet si nous n’en sommes pas entièrement convaincus (notamment si le temps nous manque pour bien peser le pour et le contre).
Sixième principe selon Steve Jobs : pensez l’image de votre marque différemment. Traduction immédiate : pensez l’image de votre maison différemment. D’où l’utilité quand on arrive au point 6 d’avoir déjà pratiqué le troisième point histoire d’être créatif d’une façon un peu original quant à l’image de notre maison. Ce qui nous permettra d’imaginer le point 2, l’image relativement vague et précise, autrement. D’où l’importance que cette image soit vague. C’est merveilleux, tout se tient !
Sixième point. Penser l’image de notre maison différemment (éviter les maisons style dessins d’enfants).
18 heures 2 minutes. Et déjà le dernier principe de Jobs : faites passer votre message, incarner votre marque. A nouveau, un principe très facile à interpréter : nous avons besoin d’un projet unique et qui nous ressemble à présenter à nos différents partenaires. Ce point rejoint sensiblement le point 4 en incluant l’incarnation. Quand on expliquera nos envies à notre banquier, par exemple, il faudra que celui-ci ne nous voie plus nous, assis sur des chaises bleues en face de son bureau encombré de post-its, mais qu’il voie notre maison se dessiner sous ses yeux. Louise excellera là-dedans, son enthousiasme débordant fera mouche.
18 heures 16 minutes.
Septième point.
Non. Stop. N’oublions pas déjà le sixième point fraîchement acquis : penser différemment. Ne serait-ce pas à quelqu’un d’autre que nous devrons faire passer notre message, l’incarner ? Ne serait-ce pas plutôt auprès de notre entourage, notre famille, nos amis, nos collègues que nous devrions expliciter notre projet de maison ? Qui sait ? Cela nous apportera d’autres idées, nous aidera dans nos recherches, nous pourrons peut-être rencontrer des amis d’amis architecte, vitrier, décorateur d’intérieur, carreleur qui nous verraient plus facilement comme des êtres humains uniques !
Je pense différemment, Steve ! Sans cela, mon septième point n’aurait fait que renforcer mon quatrième. Grâce au sixième et en contrebalançant par le cinquième, savoir dire « non », quand il le faut, je crée notre ultime principe.
Septième point. Faire jouer le relationnel en explicitant notre projet de maison et en en récoltant les fruits potentiels.
Chloé Sadonid | Octobre 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.