Les petites écritures de Chloé Sadonid

2012, Ateliers

David (épisode 5)

Emilie avait fêté son premier anniversaire la semaine passée, le jour J tombait un dimanche, c’était parfait pour inviter la famille et les amis. Aussi petite soit-elle, notre fille savait qu’elle était la reine de la journée et, non seulement, elle souriait de plus belle à tout le monde mais encore, elle avait réussi à faire un show mémorable qui resterait une anecdote notable dans le roman de son enfance. Elle avait fait ses premiers pas, le jour même de son premier anniversaire sous les yeux encourageants de tout son petit monde, juste après avoir soufflé sa bougie avec l’aide de Louise, elle avait titubé quelques pas pour atterrir dans mes bras. Je n’avais pas pu m’empêcher d’écraser une larme d’émotion en félicitant mon bébé sous les bravos de l’entourage, larme qui n’avait échappé à personne, surtout pas à Carmen et Elise, les deux meilleures amies de ma Louise.
Au soir, en rangeant, Louise m’avait glissé que ses amies l’enviaient d’avoir trouvé un si bon père pour sa fille. Ce n’était pas la première fois que je pouvais remarquer que mon image extérieure de père était plutôt bonne et, il y a quelques semaines, je m’étais dit que peu importe ce que je ressentais au fond de moi, j’aimais ma femme et ma fille aussi fort que je le pouvais et elles en avaient l’air tout à fait heureuses. J’avais donc décidé de mettre mes questionnements de père tourmenté de côté et cette journée d’anniversaire m’avait assuré que j’avais pris la bonne décision ; Emilie sentait bien que j’étais son père puisque ses premiers pas l’avaient menée tout droit dans mes bras. Et comme toujours, Louise avait glissé une petite phrase qui faisait mouche au détour de notre conversation et qui mettait définitivement – du moins je l’espérais – fin à mes angoisses de non-sentiment paternel.
A vrai dire aussi, depuis quelques semaines, un vieux rêve m’occupait pas mal l’esprit. Mon travail de commercial commençait à épuiser mon intérêt et je m’étais repris à fantasmer, comme à l’âge de 12 ou 13 ans, sur le métier de pompier. A 15, 16 ans, j’avais littéralement changé d’avis : que j’avais été puéril de vouloir être pompier ! A cet âge-là, j’ambitionnais plutôt de devenir un jeune loup de la finance. Aujourd’hui, je peux dire que j’avais plus ou moins atteint cet objectif, je ne suis pas vraiment un jeune loup mais je travaille en tant que commercial dans une entreprise à renommée internationale, je suis certes discret mais très efficace.
Je n’avais encore parlé à personne de ce projet mais je sentais bien que ce n’était pas une idée comme ça qui allait passer. Depuis que Louise était tombée enceinte, je ressentais ce besoin de me sentir un homme, un vrai et en étant pompier, en assistant, protégeant et secourant des êtres humains, je comblerais parfaitement ce besoin. Ce n’est pas un métier facile, les interventions des pompiers ne se terminent pas toujours bien, psychologiquement, il faudrait que j’apprenne à passer au-dessus de cela. Et physiquement, bien sûr, c’est un métier très dur. Je n’ai jamais été un grand sportif mais je ne suis pas vraiment mauvais non plus. Il est vrai que depuis la naissance d’Emilie mes parties de golf en compagnie de Nicolas et Xavier s’espacent de plus en plus. Ça n’a pas l’air comme ça mais le golf est un sport parfait pour entretenir sa condition physique. Sauf que je n’en fais presque plus. Et que je ne peux pas vraiment revendiquer le fait d’avoir déjà eu une condition physique. En tout cas, pas au niveau d’un pompier.
Dans un premier temps, donc, il faudrait que je me mette sérieusement à faire du sport. Tous les jours, idéalement. Et dans un second temps, il faudrait que je puisse convaincre Louise de me laisser tenter ma chance dans ce métier à risques aux horaires difficiles et bien moins rentable que mon métier de commercial. Sans passer pour un mauvais père qui risquerait de priver sa fille de sa présence juste pour réaliser un vieux rêve de gosse…

* * *

J’avais donc décidé d’entamer une remise en condition physique dans l’espoir de changer radicalement de métier. Pour commencer, le jogging me semblait évident : tout le monde fait un petit peu de jogging et je ne serais pas le premier trentenaire jeune papa à souhaiter me remettre au jogging ! Ceci dit, si je me mets à courir tous les jours, je risque d’être rapidement lassé de mon trajet de parcours. Je me verrais bien descendre courir sur les berges mais la vue de fleuve me gavera sûrement à la longue. Il faudrait que je prenne le temps de m’établir une dizaine d’itinéraires variés, avec des temps de parcours et des difficultés différents, plus ou moins de dénivelé. Il doit y avoir moyen de faire ça très facilement avec Internet. Enfin, dix parcours, c’est vite épuisé. Après un mois, je les aurai déjà tous vus trois fois. Et ce n’est pas en un mois de jogging que je peux obtenir une condition physique de pompier ! Il faudrait peut-être que j’investisse dans un lecteur mp3 portable. Et que je me confectionne une playlist spécial jogging ? Avec des chansons entraînantes du style « The Eye of Tiger ». Je devrais bien trouver un ou deux gigas de musique appropriée en parcourant notre réserve à Louise et moi. Ce serait bien aussi que je puisse évaluer la progression de ma condition physique. Je devrais peut-être faire un check-up chez un médecin qui pourrait en plus me donner quelques conseils pour accompagner ma reprise intensive de sport. Peut-être devrais-je changer mon alimentation ? Et puis, évidemment, j’oublie l’essentiel, il faudrait que j’investisse dans de bonnes chaussures de course. Ce n’est pas avec mes chaussures de golf que je vais pouvoir courir 10 ou 20 kilomètres par jour ! Et je pourrais en profiter pour me renseigner au sujet d’un petit appareil qui comptabiliserait mes foulées, la vitesse de ma course, les kilomètres parcourus, etc.
Et bien ! J’ai du pain sur la planche avant ma première foulée !

Chloé Sadonid | Mars 2012. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2012, Ateliers

David (épisode 4)

Emilie aura dix mois dans une semaine et malgré tous les efforts que je fais depuis sa naissance pour assumer ma paternité, je ne me sens pas encore vraiment père. Lorsque notre puce avait trois ou quatre mois, Louise avait remarqué mon mal-être et me l’avait délicatement fait remarquer en m’offrant un cadeau argumenté d’une de ces courtes phrases touchantes et précises dont elle a le secret. J’en avais ressenti un grand soulagement, que Louise ait pu percevoir cela et s’en inquiète me rassurait. A partir du moment où Louise était tombée enceinte de la croquette et plus encore une fois qu’Emilie était née, j’avais l’impression de devoir être complètement homme, je m’interdisais la moindre faiblesse ou en tout cas je m’interdisais de l’exprimer d’une quelconque façon à Louise, j’étais devenu maître dans l’art de lui soutenir que tout allait très bien en lui lançant un regard que je voulais franc. Mais ma Louise n’avait pas été dupe et elle avait fini, comme toujours, par mettre doucement le doigt sur ce qui faisait mal et ce doigt, à l’époque, m’avait semblé être le début de la fin de mes angoisses de non-sensation de sentiments paternels.
Mais Emilie aura dix mois dans une semaine et rien n’a vraiment changé depuis six mois. Naïvement, j’ai cru qu’il me faudrait, comme à Louise, neuf mois pour entrer dans mon rôle et j’espérais avoir un déclic. Le matin des neuf mois d’Emilie, j’avais pour une fois été plus prompt à entendre les gémissements matinaux de notre fille mais malgré le merveilleux sourire dont elle m’avait gratifié dès que j’eus passé le pas de la porte de sa chambre, les neuf mois d’Emilie n’ont pas fondamentalement changé mon sentiment imprécis de jouer un rôle. Amère déception que je camouflai à Louise et Emilie à travers un bon rhume absolument pas de saison.
Il était donc temps de prendre les choses en mains : j’avais décidé de prendre un jour de congé, lundi, pour réfléchir à cela.

* * *

Je m’étais levé tôt sans vraiment de plan précis pour mener ma réflexion. J’avais annoncé à Louise que j’étais en congé pour prendre un peu de temps pour moi. Elle ne m’avait pas vraiment répondu et je l’avais remerciée intérieurement de ne pas m’avoir proposé de passer la journée avec Emilie. Paradoxalement, pour réfléchir à mes sentiments de père, j’avais besoin d’être éloigné de notre fille.
Après plus d’une heure de marche le long des berges du fleuve, je devais me rendre à l’évidence que cette méthode de réflexion par la contemplation de la nature n’était pas très efficace. J’avais certes beaucoup pensé à Emilie, à ses grands yeux hérités de Louise qui usaient déjà si bien de leur charme ; au fait qu’elle serait sans doute gauchère tant elle agrippait tout uniquement de cette main-là ; du dévolu qu’elle avait jeté sur le lapin vert pomme, cadeau de naissance de Sophie et Nicolas, que Louise adorait aussi mais que je trouvais personnellement très particulier…
Mes pas m’avaient tout naturellement guidé à la brasserie Grand Jean où je sirotais un expresso longo tout en feuilletant le Parisien. Ce qui me fit divaguer vers différents souvenirs liés à ce journal : lorsque j’avais improvisé un emballage cadeau avec celui-ci, lorsque j’étais tombé sur cet article au sujet de la méthode infaillible du créateur d’Apple que j’avais patiemment appliquée pour élaborer un plan d’action pour la recherche de notre future maison… Il me faudrait retomber sur un article tel que celui-là qui m’aiderait à avancer dans ma réflexion !
Je feuilletai fébrilement le journal à la recherche d’un tel article pendant plusieurs minutes mais sans succès. Je repliai maladroitement le Parisien – les journaux ne sont décidément pas conçus pour être repliés – en soupirant, il était déjà presque midi et je n’entrevoyais aucune piste de solution à mon problème. Machinalement, je posai le journal et m’emparai d’une carte de visite lâchement abandonnée sur la table que je triturai consciencieusement dans tous les sens avant d’y jeter un œil. C’était une carte très épurée, blanche sans aucune information superflue : Elisabeth - tarologue et plus bas, un numéro de téléphone qu’il me parut tout à coup urgent de composer.

* * *

Deux heures plus tard, j’étais assis à une petite table face à Elisabeth. Elle était habillée plutôt sobrement pour une tarologue et elle m’expliqua qu’elle était spécialisée dans le tarot végétal et que si je n’y voyais pas d’objection, elle aimerait répondre à ma question avec ce tarot-là. Je ne voyais pas d’objection et je lui posai donc la question qui me brûlait les lèvres :
Vais-je bientôt être père ?
Après m’avoir sommé de ne pas l’interrompre pendant le tirage, Elisabeth mélangea longuement ses cartes en prenant un air inspiré avant de poser minutieusement devant elle les cent douze cartes du jeu par rangée de dix. De temps à autre, à la vision d’une carte, elle fronçait les sourcils ou souriait vaguement, je n’osais pas l’interrompre pour lui demander la signification de ces mimiques et je me contentai d’essayer de mémoriser les cartes qui l’avaient fait réagir. Elle reprit enfin la parole plus de vingt minutes plus tard – je commençais à avoir des inquiétudes au sujet de ses tarifs, je n’avais même pas pensé à lui poser la question.
Bien que votre question soit très précise, mon tirage m’indique qu’elle est floue, je pense donc qu’il est raisonnable de recommencer le tirage.
Elle s’apprêtait à ramasser toutes ses cartes mais j’interrompis son geste, un autre tirage prendrait encore au minimum vingt minutes et je commençais à regretter mon impulsion momentanée.
En fait, je suis déjà papa. Depuis presque dix mois. J’aurais dû plutôt vous demander si je vais bientôt me sentir père !
La tarologue me fixa d’un air étrange. Elle murmura quelques mots incompréhensibles en regardant ses cartes avant de s’adresser à moi :
Oui, oui, c’est bien ce qu’il me semblait, l’oranger à la droite du chêne indique en général un jeune couple avec un ou plusieurs enfants en bas-âge, cela me perturbait. Mais pour répondre à votre vraie question, j’ai plusieurs possibilités…
Le noyer à côté du saule indique que vous êtes quelqu’un d’anxieux, qui réfléchit beaucoup, parfois trop et qui a une tendance au perfectionnisme
Au perfectionnisme, oui…
De l’autre côté du chêne, cependant, on trouve le magnolia, je ne m’inquiète donc pas trop pour vous, le magnolia protège votre foyer.
Louise adore les magnolias…
Et enfin, le pommier associé en diagonale au figuier – c’est vous – et à sa droite au roseau et tout cela à deux pas du chêne, indique qu’un ami sûr, qui vous a fait un présent important pour le foyer vous viendra en aide.
Le pommier… Le lapin vert pomme.

* * *

- Nicolas ? C’est Dave ici.
- …
- Je ne te dérange pas ?
- …
- Ça te dit un expresso chez Grand Jean là maintenant ?

Chloé Sadonid | Février 2012. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Ateliers

David (épisode 3)

Emilie a une chance sur 623 de mourir dans un accident en tant que piéton.
Chaque matin, depuis la naissance de ma fille, je me réveille avec en tête une phrase de ce genre, statistique angoissante. Ce matin, elle me paraissait particulièrement absurde, Emilie ne marche pas encore, elle n’a donc aucune chance aujourd’hui de mourir en tant que piétonne ! A moins que ces fameuses statistiques ne prennent en compte les bébés en poussette, en kangourou, à bras, les paraplégiques, les personnes âgées, les déficients mentaux en chaise roulante ?
Je ne parviens pas à parler de mes angoisses statistiques à ma Louise. Je me vois mal lui expliquer les chances que notre fille a de mourir de ceci ou de cela chaque jour au réveil. Lundi, une chance sur 1073 de mourir de noyade, faisons bien attention quand on lui donnera son bain ce soir. Mardi, une chance sur 184 de mourir d’une chute, vérifie bien les sangles du kangourou quand tu iras te promener cette après-midi. Mercredi, une chance sur 5981 qu’Emilie meurt d’un tir accidentel d’armes à feu, évite d’aller au centre-ville, ma chérie. Jeudi, une chance sur 119 998 de mourir d’une morsure de chien, ne passe pas chez tes parents aujourd’hui, Zwan m’a l’air un peu trop nerveux quand notre bébé est dans les parages. Vendredi, une chance sur 1235 de mourir dans un incendie, ma chérie, ce soir, ce sera un dîner aux chandelles artificielles.
Et aujourd’hui, une chance sur 623 qu’Emilie meure dans un accident en tant que piéton.
Louise me sait un peu tortueux et torturé mais je sais qu’en ce moment, elle ne pourra même pas essayer de comprendre mes angoisses statistiques. Elle est littéralement obnubilée par Emilie. Pierre m’a dit que Sophie était pareille à la naissance de Raphaël, qu’il s’était senti transparent pendant des mois, qu’apparemment toutes les jeunes mamans avaient un rapport fusionnel avec leur bébé et que ça finissait toujours par leur passer. N’empêche que Pierre m’avait confié aussi que la naissance de Raphaël l’avait rendu plus serein, plus confiant et plus ouvert au monde, qu’il avait envie de faire des grandes choses pour que son bébé grandisse dans un monde heureux, bref, malgré que Sophie et Raphaël l’aient tenu un peu à l’écart pendant quelques temps, il se sentait mieux.
Moi pas. Etrangement, la naissance d’Emilie avait libéré en moi une angoisse permanente cumulée à une accélération notoire du temps qui passe, bref, je me sens moins bien. J’en arrive à me demander si je suis vraiment capable d’être père. Ou si je n’étais tout simplement pas prêt. Il est vrai que quand Louise et moi, nous nous sommes rabibochés – comme le dit ma tante Odette – j’avais eu un tel désir de la combler pour ne pas la perdre une seconde fois que je m’étais pris d’une petite crise de folie de l’engagement. Nous avions rapidement loué un appartement à deux alors qu’avant notre rupture, j’étais encore très attaché à ma garçonnière et rapidement aussi, je lui avais proposé d’inviter chez nous nos familles et nos amis respectifs, une façon d’officialiser notre union aux yeux de tous. Ce soir-là, elle m’avait proposé d’arrêter la pilule, de toute façon, aujourd’hui, on ne tombait plus enceinte tout de suite comme avant. Toutes ses copines avaient mis entre 6 mois et 3 ans pour y arriver, donc on avait le temps. Je ne voulais pas gâcher la fête et l’effet du petit souper officiel et je me disais que d’ici 6 mois à 3 ans, j’aurais le temps de penser ce que j’ai murmuré à l’oreille de Louise ce soir-là :
- J’en serais ravi, ma chérie.
Mais la croquette a tout de suite eu son caractère décidé et elle s’est accrochée au ventre de Louise dès le premier câlin non contracepté.
Emilie est une merveilleuse petite fille, elle ne pleure que quand elle a faim et elle a faim d’une manière très régulière. Elle a d’adorables petits pieds et petites mains, beaucoup de cheveux noirs et bouclés. « Les mêmes que mon David » s’exclame systématiquement ma mère. Emilie a les beaux grands yeux bleus de Louise et avant d’avoir vu le sien, je n’avais jamais pensé qu’un nombril pouvait être beau.
J’adore ma fille mais mon angoisse statistique de son éventuelle mort est plus forte.

* * *

Plongé dans le menu du restaurant « A la belle étoile », j’ai soudain eu un sursaut de lucidité, le cadeau ! C’est la première fois que nous sortons en tête à tête avec Louise depuis la naissance d’Emilie, et, pour marquer le coup, je souhaitais offrir à mon amour un cadeau de femme (et non pas de mère). Pierre m’avait dit que les jeunes mamans avaient tendance à oublier leur féminité et quoi de plus subtil qu’un cadeau pour la ranimer en ma chère Louise ? Je lui avais choisi son parfum préféré qu’elle n’avait plus osé s’offrir depuis que nous cherchions notre maison (et notre endettement pour minimum 25 ans). Mais comme aime à le répéter mon père, un jour ma distraction me perdra, j’avais oublié le joli paquet chez nous. J’abandonne l’idée de lui offrir une fois rentrés chez nous ; Louise ne croirait pas une seconde que j’ai eu l’intention de lui offrir après le restaurant et je ne voudrais pas lui avouer une énième distraction. L’avantage des parfums est qu’ils ne sont pas périssables et même si j’oubliais pour Noël que j’ai déjà un cadeau tout prêt, je finirai bien par y penser à la Saint-Valentin ou à l’anniversaire de notre rencontre.
- Un saumon grillé pour moi.
- Et pour vous, Monsieur ?
- Euh… Une entrecôte.
- Quelle sauce ?
- Euh…
- Archiducs, poivre, moutarde ?
- Moutarde.
- Et quel accompagnement.
- Comme Madame.
- Des pommes nature ?
- Oui, très bien.
- Et pour le vin ?
- Pour le vin ? Je vous fais confiance.
Une fois le serveur parti, je souris en coin à Louise. Elle a l’air inquiet. Sans doute pour la croquette dont elle est séparée pour la première fois.
- Tu vas bien, David ?
- Oui, oui, ça va. Je suis content de notre sortie en amoureux.
- Moi aussi. Je m’inquiète un peu pour toi ces temps-ci mais Emilie m’accapare beaucoup et je ne trouve jamais le temps ni le moment pour discuter.
- Ah bon ? Mais non, non, ne t’inquiète pas, tout va bien ! Je suis juste un peu fatigué de nos courtes nuits.
- Moi aussi, bien sûr. C’est normal et puis c’est nouveau pour nous, tout ça, un bébé, c’est un grand changement.
- Excuse-moi, je passe vite aux toilettes.
Sur le chemin des cabinets, en tâtant mes poches à la recherche d’une idée lumineuse, je sens le pot de curry acheté la veille et oublié – ma distraction me perdra – de ranger dans l’armoire à épices. Face au miroir, j’examine le pot : culture biologique fairtrade, je peux jouer sur le côté écolo bobo de Louise pour en faire un vrai cadeau.
A la réception, j’ai distraitement arraché la première page du Parisien du jour – à cette heure-ci, les nouvelles du matin sont de toute façon périmées) pour emballer de mon mieux le pot de curry avant de le reglisser dans ma poche.
Au moment du dessert, je sors mon pseudo cadeau de sa cachette
- J’ai un petit présent pour ma chérie protectrice de l’environnement.
Louise a éclaté de rire en découvrant la boîte de curry.
- David, il n’y a vraiment que toi pour avoir ce genre d’idées. Tu m’épateras toujours. Et heureusement !
Mon rougissement de honte dû au « Mon Dieu, si elle savait ! » passe pour un rougissement de plaisir.
- J’ai aussi quelque chose pour toi, mon amour. Il n’est pas emballé, ce n’est pas très écolo les emballages et je n’ai pas eu la présence d’esprit de recycler un journal.
- Le DVD de Trois hommes et un couffin ?
- Oui, parce que pour eux non plus, la paternité ne va pas de soi !
Le rouge me monte aux joues, encore, de vrai plaisir cette fois et je n’ai pas pu m’empêcher de communiquer ma joie à Louise en me levant pour l’embrasser passionnément.

Chloé Sadonid | Décembre 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Ateliers

David (épisode 2)

Hier soir, alors que Louise faisait ses exercices de respiration au milieu du salon, nous avons reparlé de notre projet de maison. Louise a raison, la croquette sera là dans cinq mois et demi et, certes, on peut vivoter à trois dans notre appartement deux pièces pendant quelques mois, mais pas pendant 2 ans ! Comme je comptais effectivement me mettre sérieusement à réfléchir à ce projet, une fois la réunion commerciale annuelle passée, elle a lieu lundi, je n’ai eu aucun mal à prétendre à Louise que j’y avais réfléchi intensivement cette semaine, que je comptais rassembler mes notes dans un carnet ce week-end et que je lui en ferais part dimanche soir.
Nous sommes samedi, il est 15 heures, Louise est sortie avec sa mère ; Pierre, Gilles et Nico sont en train de jouer une excellente partie de golf en ce jour ensoleillé d’automne. Je sens, en me massant les tempes, une boule d’angoisse monter à ma gorge et cette horrible sensation de savoir qu’on rendra probablement une feuille blanche ou du moins un travail médiocre lorsque le surveillant annoncera que le temps est écoulé et qu’il faut rendre sa copie.
Bien sûr, j’ai très envie d’installer ma petite famille dans une belle maison, neuve ou veille, dont nous serions les heureux propriétaires à crédit. J’imagine Louise si heureuse d’avoir de l’espace, des pièces décorées avec goût, la chambre colorée de la petite croquette, une belle bibliothèque où je fumerais les cigares avec mes amis en guise de pousse-café, en rêve, notre maison est magnifique. Mais justement, mon tempérament rêveur m’éloigne du concret.
15 heures 27 minutes. La vue du cahier vide me donne la nausée, j’attrape le journal et je l’étale par-dessus. Politique de l’autruche momentanée. Je parcours la rubrique Faits divers, j’apprécie particulièrement les accidents de tram et les querelles de voisinage, pas de chance, la gazette ne me dit rien sur ces sujets aujourd’hui. Mon horoscope me prédit une tonicité d’enfer tout au long de la journée. Je pousse un soupir lorsque mes yeux tombent sur un titre en grands caractères : « STEVE JOBS. Les 7 principes de sa réussite ». Je tourne la page, parcourt encore vaguement les articles suivants avant de revenir à ce sous-titre « Les 7 principes de sa réussite ».
Si Steve Jobs a réussi à créer Apple grâce à ces 7 points, je peux bien réussir à acquérir notre maison en suivant un plan semblable !
Louise a raison, encore, mon esprit rêveur et distrait a besoin de structures pour faire avancer ses idées. Et si demain soir, je parviens à lui exposer une sorte de plan d’action basique en 7 points, sur lesquels, ensemble, nous pourrions réfléchir concrètement aux démarches à entamer, le sourire de Louise me dira qu’elle savait qu’elle pouvait me faire confiance.
Donc, premier point selon Steve Jobs : faire ce que l’on aime.
Bon. Forcément, c’est une vision d’un projet commercial. Je vais devoir faire preuve d’une certaine capacité d’adaptation. Faire ce que l’on aime, d’une certaine façon, c’est un point déjà acquis, nous allons réaliser quelque chose que nous aimons. Mais d’une autre façon, on peut dire que ce qu’on aime, c’est le résultat. Pas vraiment ce qu’on fait concrètement pour obtenir ce résultat. Et ce n’est pas vraiment comme si on pouvait choisir les démarches qu’il y a à faire, il y a des passages obligés, la recherche du terrain ou de la maison avec son lot de déceptions si d’autres acheteurs se décident plus rapidement que nous, la paperasserie des notaires, la demande du prêt à la banque et Dieu sait que j’ai aussi peur des banquiers que des dentistes. Donc, concrètement, il va falloir penser très fort à l’objectif final pour pouvoir apprécier les différentes démarches administratives et de contact avec les corps de métier. Ça sonne bien comme premier principe. C’est un peu le fil rouge à garder en tête tout au long de la réalisation de notre projet.
Premier point. Fil rouge. Ne pas perdre de vue notre objectif final pour pouvoir apprécier à leurs justes valeurs les différentes démarches administratives et de contact avec les corps de métier.
16 heures 16 minutes. Je ne suis pas superstitieux mais j’apprécie toujours de regarder le cadran de ma montre digitale à ces heures répétitives et cette heure magique vue juste au moment où je finis de déterminer le premier principe de base me réconforte dans l’idée que je suis sur la bonne voie.
16 heures 38 minutes. Je me suis octroyé une pause-café bien méritée après l’élaboration de mon premier principe. Dans deux petites heures, Louise sera de retour et nous nous préparerons tout doucement pour aller dîner chez Pierre et Sophie. J’aurai sans doute le temps d’élaborer encore deux ou trois principes.
Deuxième point selon Steve Jobs : avoir une vision.
Très facile à adapter à notre projet immobilier. Il faut que nous ayons, Louise et moi, une image de notre futur nid. Pas trop précise, nous risquerions de ne jamais trouver la perle rare et d’en être terriblement déçus, mais une image un peu vague avec quelques points précis qui rendraient notre maison idéale. Je sais que Louise tient à avoir une cuisine conviviale et pratique, je pense qu’elle a la vision d’une grande pièce faisant office de cuisine et de salle-à-manger avec les fourneaux dans le prolongement de la table. Moi, je tiens particulièrement à ma bibliothèque pousse-café entre hommes. Il nous faut aussi une belle chambre colorée pour la croquette.
Deuxième point. Avoir une image de notre maison relativement vague et précise.
Troisième point selon Steve Jobs : stimuler votre cerveau. Bon. Là aussi, il va falloir faire un petit effort d’adaptation. Honnêtement, a priori, je ne vois pas bien l’intérêt de stimuler notre cerveau dans le cas qui nous préoccupe. Steve précise que stimuler notre cerveau améliore la créativité. Dans ce cas, il est vrai que nous avons besoin d’un minimum de créativité. Ne fût-ce que lorsque l’on verra un plan de notre future construction ou lors d’une visite d’une maison ancienne, il nous faudra nous imaginer dedans, avec les rénovations potentielles, etc. Oui, en fait, la créativité est primordiale dans notre projet ! Cela ne m’avait pas sauté aux yeux mais sans elle, on pourra chercher longtemps la maison qui nous correspond. Nous allons donc stimuler notre cerveau. Et de concert pour une meilleure coordination de nos créativités. Je proposerais bien à Louise de se remettre aux échecs. Elle n’a plus joué depuis le décès de son grand-père, ils jouaient ensemble chaque jeudi. Je pourrais peut-être ressortir mon Scrabble ? Il n’a plus servi depuis mes années d’étudiant où Pierre, Nico et moi avons enchaîné les parties d’alcoolo-Scrabble en guise de présorties. Parce que, comme la majorité des étudiants, nous étions toujours partants pour nous défoncer, mais nous défoncer intelligemment était notre credo ! Soit.
Troisième point. Stimuler notre cerveau à deux via des jeux de société (ou autre) afin de renforcer notre créativité commune.
Quatrième principe de Steve : vendez du rêve pas des produits. De nouveau un principe très axé commercial. Peut-être pourrait-on interpréter ça en retournant le compliment à nos futurs fournisseurs : vendez-nous du rêve, pas des produits ! Oui, c’est ça, tout à fait, il nous faut travailler avec des gens, l’agent immobilier, le banquier, le notaire, l’architecte, le contremaître, le maçon, le menuisier, avec des gens qui ne nous voient pas comme des numéros de clients mais comme un couple d’amoureux qui est en train de réaliser un projet unique !
Je sens que je rentre dans l’état d’esprit de la réussite, je vais de plus en plus vite en besogne.
17 heures 37 minutes.
Quatrième point. Exiger de nos partenaires qu’ils nous considèrent comme des êtres humains uniques avec un projet particulier (rompre les contrats si besoin).
J’enchaîne avec le cinquième principe de ce cher Steve, à ce rythme-là, j’aurai terminé de passer en revue ses 7 lois avant le retour de Louise : dites non mille fois.
Principe a priori très simple : éviter de se précipiter et d’accepter trop rapidement un projet, bien peser le pour et le contre et ne pas hésiter, surtout ne pas hésiter à refuser, même si l’agent immobilier ou n’importe qui d’autre nous met la pression au niveau du timing, pouvoir prendre le risque de perdre une occasion si le « oui » ne nous semble pas assez franc. Et dans la foulée savoir dire « non » aussi à tous les conseils divers et variés que nous ne manquerons pas de recevoir de notre entourage.
Cinquième point. Savoir refuser un projet si nous n’en sommes pas entièrement convaincus (notamment si le temps nous manque pour bien peser le pour et le contre).
Sixième principe selon Steve Jobs : pensez l’image de votre marque différemment. Traduction immédiate : pensez l’image de votre maison différemment. D’où l’utilité quand on arrive au point 6 d’avoir déjà pratiqué le troisième point histoire d’être créatif d’une façon un peu original quant à l’image de notre maison. Ce qui nous permettra d’imaginer le point 2, l’image relativement vague et précise, autrement. D’où l’importance que cette image soit vague. C’est merveilleux, tout se tient !
Sixième point. Penser l’image de notre maison différemment (éviter les maisons style dessins d’enfants).
18 heures 2 minutes. Et déjà le dernier principe de Jobs : faites passer votre message, incarner votre marque. A nouveau, un principe très facile à interpréter : nous avons besoin d’un projet unique et qui nous ressemble à présenter à nos différents partenaires. Ce point rejoint sensiblement le point 4 en incluant l’incarnation. Quand on expliquera nos envies à notre banquier, par exemple, il faudra que celui-ci ne nous voie plus nous, assis sur des chaises bleues en face de son bureau encombré de post-its, mais qu’il voie notre maison se dessiner sous ses yeux. Louise excellera là-dedans, son enthousiasme débordant fera mouche.
18 heures 16 minutes.
Septième point.
Non. Stop. N’oublions pas déjà le sixième point fraîchement acquis : penser différemment. Ne serait-ce pas à quelqu’un d’autre que nous devrons faire passer notre message, l’incarner ? Ne serait-ce pas plutôt auprès de notre entourage, notre famille, nos amis, nos collègues que nous devrions expliciter notre projet de maison ? Qui sait ? Cela nous apportera d’autres idées, nous aidera dans nos recherches, nous pourrons peut-être rencontrer des amis d’amis architecte, vitrier, décorateur d’intérieur, carreleur qui nous verraient plus facilement comme des êtres humains uniques !
Je pense différemment, Steve ! Sans cela, mon septième point n’aurait fait que renforcer mon quatrième. Grâce au sixième et en contrebalançant par le cinquième, savoir dire « non », quand il le faut, je crée notre ultime principe.
Septième point. Faire jouer le relationnel en explicitant notre projet de maison et en en récoltant les fruits potentiels.

Chloé Sadonid | Octobre 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Ateliers

David

Ce matin en me levant à 13 heures, j’ai tout de suite su que ma journée serait loin d’être une journée idéale. Certes, j’ai bien veillé, les yeux encore scotchés, à me lever du pied droit. Mais j’ai malencontreusement glissé sur le préservatif gluant qui m’avait permis quelques heures plus tôt d’entrer dans cette fille aux allures de princesse russe qui s’était encourue aussi tôt la débandade venue. Le souvenir de ses yeux étonnés ne rendrait certainement pas ma journée plus belle, mais soit, on est dimanche et voilà trois semaines de suite que je brosse le dîner familial pour cause de gueule de bois, dîner qui a lieu chaque dimanche au domicile de mes parents, Jacques et Lucie, à 13 heures précises.
- Allo ?
- Non, Maman, le boulot, ça va, je suis à jour.
- Si j’ai des nouvelles de qui ?
- Ah, Rodolphe ! Oui, oui, il a bien atterri à Sidney dimanche passé.
- Oui, tu as raison, lundi plutôt, vu le temps du trajet, oui.
- Non, non, je suis en route, là.
- Mais non, je ne téléphone pas en roulant, Maman ! Je me suis mis sur le côté, évidemment !
- Oui, c’est sûr que si tu raccroches, je risque d’arriver un peu moins en retard.
- Inutile de me rappeler que Papa n’aime pas les inexactitudes temporelles.
- Mais tu sauras le faire patienter, non ? Prenez un peu d’avance sur l’apéro !
- Oui, c’est ça, à tout de suite.

En m’habillant rapidement pour éviter que mon père, qui n’était pas horloger de profession mais qui aurait très bien pu l’être, ne fasse une attaque due à mon sens du timing légendaire, je repensais au petit mensonge fait à ma mère et à ce que Louise, mon ex fiancée, une beauté discrète en apparence, n’aurait pas manqué de me le reprocher. Elle m’avait soi-disant quitté uniquement parce qu’elle ne supportait plus mes mensonges arrondisseurs de vérité.
David, quand cesseras-tu avec tes superlatifs grotesques ! Je n’étais pas la plus belle de la soirée, hier, je ne cuisine pas le meilleur hachi-parmentier du monde, je ne suis pas la plus ravissante quand je me lève après une nuit de migraine !
Oui, Louise m’aurait reproché d’avoir dit à ma mère que j’étais déjà sur le chemin alors que j’étais encore chez moi. À cinq minutes près, je ne voyais pas ce que ça changeait et ça rassurait tellement ma mère de me savoir en route !
Louise a réussi à occuper toutes mes pensées jusqu’à ce que je me gare dans l’allée de ma maison d’enfance. Nous sommes mi-mars et la sonnette joue toujours Jingle bells. En quatre semaines, ma mère n’a pas encore convaincu mon père de changer de mélodie. Il attend qu’elle craque et accepte qu’il s’offre la sonnette d’entrée de ses rêves, douée d’une horloge et d’un calendrier qui permettront de programmer une fois par an les différentes sonneries de l’année ! La guerre froide dure depuis presque six mois. Je n’ai pas encore déterminé qui de mon père ou de ma mère incarnerait le mieux l’URSS.
En entrant dans le salon, alors que je cherchais quelque chose à dire pour faire diversion au sujet de mon retard et de mes absences répétées, j’ai posé les yeux sur Olga :
- Ce poisson rouge a un drôle de regard, vous ne trouvez pas ?
Et cette phrase que Louise classerait volontiers dans mes mensonges assouplisseurs de vérité parce qu’elle saurait pertinemment bien que je n’éprouve que de l’indifférence au sujet des yeux d’Olga, lance la première bataille ouverte entre Lucie et Jacques. Conflit à haute voix qui me permet de m’octroyer une première trêve, écoutant d’une oreille mes parents débiter un nombre hallucinant de conneries au sujet de la santé, bonne ou mauvaise selon l’URSS ou les États-Unis, de leur poisson rouge, tout en concentrant le reste de mon cerveau à me remémorer le doux prénom de la princesse russe qui avait traversé ma nuit…
Je raccroche à la conversation, sans avoir pu me souvenir du prénom de la fille. Il devait être court et commencé par un L, peut-être.
- Qu’y a-t-il de plus soporifique qu’un après-midi de conférence d’Henri Gritard ?
lance Jacques à Lucie qui rétorque du tac au tac :
- A part peut-être ta mère qui raconte ses souvenirs de guerre !
Nous nous sommes donc assis à table en mode Lucie et Jacques ne s’adressant plus la parole.
Quand ma mère a annoncé qu’elle avait fait des œufs à la russe comme entrée, j’ai étouffé un toussotement dans ma serviette pour cacher mon sourire, des œufs à la russe, en pleine guerre froide, c’est absolument savoureux. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander si elle avait prévu un américain-frites comme plat.
- Oh, non, mon chou, c’est de la côtelette ! Tu aurais aimé de l’américain ? Tu aurais dû me le dire hier !
Durant l’entrée, j’ai été obligé de sortir de ma torpeur pour entretenir une conversation avec ma mère, Jacques étant absolument silencieux, évitant même de faire un quelconque bruit de couverts ou de mastication.
Autour de la côtelette, Lucie remet sur le tapis le sujet sensible d’Henri Gritard, le meilleur, le plus absolu philosophe des temps modernes, qui allie une pensée occidentale et orientale, attentif aussi bien au bien-être physique que mental de l’être humain et sur lequel je soupçonnais ma mère de fantasmer sexuellement. Elle avait encore traîné mon père, pas plus tard que jeudi, à une énième conférence d’Henri. J’ai pensé dire que c’était vraiment inconvenant de baver une après-midi entière sous les yeux de son mari face à un autre homme. Mais j’ai dit :
- Je pense qu’il faut le considérer comme un des grands penseurs de notre époque.
Ce qui a mis fin aux hostilités ouvertes pour un moment, Jacques ré-entamant le conflit larvé et m’y incluant, je tiens désormais le rôle de Cuba pendant que ma mère débarrasse la table en de nombreux allers retours à petits pas menus. Quelques prénoms me viennent à l’esprit en regardant le ballet incessant salle-à-manger-cuisine. Léa ? Lili ? Lena ? Laura ?
De la cuisine, ma mère interrompt mes pensées :
- Tu vas être content, David, j’ai fait ton dessert préféré !
- C’est aussi le mien, intervient mon père.
La mousse au chocolat de ma mère est un vrai délice. Et elle a le don d’apaiser mon père qui sourit maintenant à sa Lucie avec un regard entendu. Un cessez-le-feu, voire des négociations de paix semblent s’annoncer.
En laissant fondre la dernière bouchée de ma mousse sous ma langue, je me souviens tout à coup des lèvres de la princesse russe qui s’agitent devant les miennes :
- Je m’appelle Louise.

Chloé Sadonid | Septembre 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Ateliers

Sophie

Sophie déposa son sac à dos à côté du lit et poussa un soupir de soulagement. Cet été, elle avait décidé de partir une semaine en vacances en solitaire. Maintenant qu’elle était à peu près remise de sa rupture avec Frédéric, elle voulait se prouver qu’elle pouvait prendre plaisir à faire des choses seule. Voyager, par exemple. Il ne lui était jamais arrivé de voyager seule ! Sa psy avait approuvé son projet ; elle allait pouvoir se recentrer sur elle-même, redécouvrir les choses qui étaient importantes pour elle.
Sophie avait choisi une chambre d’hôtes en bordure de montagne. Elle aimait bien la mer mais Frédéric aussi, alors, elle avait préféré partir à la montagne. Et puis, elle avait des souvenirs plutôt agréables de ses camps avec les mouvements de jeunesse où les journées de marche étaient légion. Elle pensait donc pouvoir redécouvrir le plaisir de la marche durant cette semaine. Elle avait acheté un guide de la région qui détaillait plusieurs randonnées réparties en trois niveaux : marcheur débutant, bon marcheur et marcheur confirmé. Le lendemain, Sophie comptait faire une randonnée « bon marcheur » d’une durée approximative de 8 heures. Grâce à ses années de scoutisme, elle pouvait prétendre être une marcheuse de niveau moyen et il fallait bien qu’elle occupe un maximum sa journée, elle avait peur de se sentir un peu seule sinon.
Il était seulement 16 heures quand Sophie eut fini de s’installer dans la petite chambre rustique et elle décida d’aller faire quelques courses en prévision du lendemain.
Au mini supermarché du coin, en voyant les heures d’ouverture plutôt restreinte, Sophie se félicita de la bonne idée qui lui vint à l’esprit : elle allait faire ses courses de pique-nique pour toute la semaine. Elle pourrait comme ça entièrement se concentrer à randonner et à se recentrer sur elle-même, en faisant fi des tâches quotidiennes.
En soufflant, deux sacs de course au bout des bras, Sophie arriva dans la cuisine commune aux résidents. Ça allait être du sport cette semaine ! Ça lui ferait du bien sans doute… Elle dépose ses sacs sur la table et ouvrit le frigo. Plus de lumière… Elle le referma. Un petit papier était épinglé :
Chers hôtes,
Notre frigo est momentanément hors service, nous nous en excusons.
Odette et Léon.

Sophie regarda dépitée ses provisions. Par cette chaleur, son fromage de chèvre allait rapidement courir tout seul. Une petite boule se coinça dans sa gorge et elle se sentit tout à coup très seule. Qu’est-ce qui lui avait pris de vouloir partir en vacances en face à face avec elle-même ? Et pour un fois qu’elle avait pensé plus loin que le bout de son nez tout à l’heure au minimarket, bien mal lui en avait pris ! Elle décida de mettre quand même ses courses au frigo : pour demain, ça irait et d’ici là, Odette et Léon auraient certainement trouvé une solution.
Sophie alla se coucher de bonne heure (avec une petite pensée pour Proust) après avoir réglé son réveil à 7 heures. Elle voulait commencer sa randonnée au plus tard à 9 heures et étant donné que le point de départ se trouvé à 3 ou 4 kilomètres de son logement, 7 heures lui semblait une heure très raisonnable pour se lever.

* * *

Sophie sortit de son lit en baillant. Elle n’en avait pas la preuve mais elle avait la sensation d’avoir vécu une ou deux terreurs nocturnes… Ça lui arrivait souvent quand elle ne dormait pas chez elle. Surtout la première nuit. C’étaient ses parents, Frédéric, ses frères ou ses amis qui lui expliquaient ensuite son comportement étrange de la nuit. Ici, comme elle était seule, elle n’en était pas sûre évidemment, mais elle ressentait ce malaise diffus typique de ces matins-là.
Quand elle alluma la lumière de la petite salle de bains, Sophie eut la certitude d’avoir eu une terreur nocturne : les robinets de l’évier étaient ouverts depuis suffisamment longtemps pour créer une inondation.
Une boule un peu plus grosse qu’hier se cala dans sa gorge alors qu’elle fermait les robinets.
A genoux, pendant une bonne vingtaine de minutes, Sophie épongea l’eau avec les deux essuies-éponges fournis par Léon et Odette.
Elle prit ensuite une longue douche chaude, y versa quelques larmes qui pouvaient tout à fait se confondre avec l’eau qui sortait du pommeau. Elle attendit ensuite dix longues minutes, toute nue, au milieu de la salle de bains, en se secouant alternativement les bras et les jambes afin d’être un peu près sèche pour enfiler ses vêtements.
Avec tout ça, il était passé 10 heures 30 quand Sophie arriva au point de départ de sa randonnée du jour. Elle calcula rapidement que si elle ne s’arrêtait qu’une demie-heure pour manger, elle serait de retour vers 19 heures, donc 20 heures à la chambre d’hôtes, il faisait clair jusqu’à 21 heures, c’était jouable même si elle marchait un peu moins vite que ce que le guide prévoyait. Demain, elle ferait une grasse matinée et un petite marche l’après-midi.

* * *

Il était 17 heures et Sophie commençait à paniquer. Elle était arrivée à la moitié de la rando à peine une demie-heure auparavant alors qu’elle avait marché d’un bon pas. Mais c’était sans compter qu’il fallait continuellement s’arrêter pour bien vérifier qu’on était sur la bonne route par rapport aux explications du guide. Elle commençait à avoir mal aux pieds, elle n’osait pas enlever ses chaussures, elle sentait une cloque pousser tout autour de son petit orteil droit et un durion se pointer sous la plante de son autre pied.
Sophie calcula que si elle gardait le même rythme, elle arriverait au point de départ à 22 heures trente, c’était trop tard, beaucoup trop tard.
Tout en continuant à marcher, Sophie évalua ses chances de survie. A part un couple de vieux avec leur horrible yorkshire répondant au nom tout aussi repoussant de Coeu-Coeur, elle n’avait croisé personne sur son chemin. Et elle n’avait laissé absolument aucun indice d’où elle pouvait être partie dans sa chambre. Elle pensa à ce cousin de son père qui était chercheur de minéraux. Il ne disait jamais à personne où il partait à la chasse aux trésors, de peur que quelqu’un n’exploite ses filons à sa place, mais il laissait toujours à la personne qui le logeait une enveloppe scellée à ouvrir au cas où il ne revenait pas. Chaque soir, il vérifiait bien que le logeur n’avait pas trahi sa confiance avant de brûler l’enveloppe et son contenu. Elle n’avait donc aucune excuse, elle aurait dû penser à tout ça ! Il avait si souvent ri de cet oncle parano avec ses frères. Son téléphone portable était resté dans sa chambre pour mieux se concentrer sur elle-même pendant la marche. Elle allait avoir toute une nuit dans la montagne pour y penser, à elle-même et sa bêtise !
Sophie s’arrêta à un embranchement pour vérifier sa route : il lui semblait que le guide l’orientait vers le chemin de gauche mais elle préférait relire l’explication, il ne fallait pas qu’elle empire sa situation en se perdant.
Ce croisement lui disait quelque chose, il ressemblait au premier embranchement où elle avait croisé tôt ce matin Coeu-Coeur et ses maîtres. Enfin, tôt ce matin, façon de parler, il devait être 11 heures, vu le retard qu’elle avait pris. Il lui semblait qu’elle était arrivée du chemin d’en face, se pouvait-il que … ? En lisant attentivement les explications de la suite de la rando, Sophie estima que le guide lui faisait en effet faire une boucle pour le plaisir de la marche. Elle en eut vraiment le coeur net quand elle vit au coin du chemin de droite la déjection que Coeu-Coeur avait faite ce matin.
Sophie sentit sa gorge se dénouer quand elle emprunta le chemin qui lui faisait face, elle aurait juste le temps de se rafraîchir un peu avant de souper en compagnie d’Odette et Léon.

Chloé Sadonid | Juin 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Ateliers

Andreas

En sortant de chez Élisabeth, Anouchka ressentait un étrange sentiment, un bien-être mêlé d’un peu de frustration devait-elle reconnaître. Cette constatation la contraria : ce n’était absolument pas le but de ses rendez-vous avec Élisabeth de ressentir des sentiments négatifs !
Anouchka se faisait soigner depuis presque un an maintenant par les mains d’Élisabeth, ses pierres et ses paroles sensées, à raison de deux rendez-vous par mois. C’est vrai qu’elle se sentait mieux depuis : elle n’avait plus de problème d’alcool et parfois, elle pensait même qu’elle était quelqu’un de bien. Elle y croyait surtout quand elle pensait à Andreas, celui qui avait tout appris à Élisabeth, son mentor, il lui avait transmis son savoir sur les bienfaits des pierres précieuses, le pouvoir des mains et sa façon de parler avec douceur et fermeté. Anouchka n’avait jamais vu Andreas mais Élisabeth faisait si souvent allusion à son maître lors de ses soins qu’elle avait l’impression de le connaître. Petit à petit, elle s’était formée une image très positive d’Andreas et elle avait de plus en plus envie de le rencontrer. Indirectement, il était à l’origine de la frustration qu’Anouchka ressentait à l’instant : elle tentait depuis plusieurs séances de convaincre Élisabeth de lui organiser une rencontre avec Andreas, elle avait utilisé les mots comme le lui avait appris sa chère thérapeute : dire les choses clairement mais toujours à travers son propre ressenti.
Il me semble qu’il est temps pour moi de rencontrer ton formateur, Andreas. Je pense qu’il pourrait m’apporter quelque chose de différent.
A chaque fois, Élisabeth avait répondu d’une façon un peu évasive qu’Andreas était quelqu’un de très occupé et qu’elle ne pouvait pas le joindre pour le moment. Anouchka trouvait ces réponses plutôt obscures pour une personne qui prônait la clarté des dialogues.

* * *

Le lendemain de son rendez-vous, par hasard, Anouchka rencontra son cousin Igor. Ce matin-là, elle s’était levée de bonne humeur et en se regardant dans son miroir de salle de bains avec ses cheveux mouillés, elle avait dit tout haut en se regardant bien droit dans les yeux :
Anouchka, tu es quelqu’un de bien.
Elle avait fini sa toilette en chantonnant et était partie faire ses courses à pied : il faisait beau et elle avait envie de prendre le temps de vivre. Bizarrement, elle ne pensa à Élisabeth qu’en croisant Igor quelques heures plus tard, Igor était le compagnon d’Élisabeth depuis deux ou trois ans maintenant et c’était d’ailleurs grâce à lui qu’Anouchka avait rencontré sa thérapeute qui l’aidait à ne plus se sentir vilain petit canard.
En saluant Igor, Élisabeth surgit dans l’esprit d’Anouchka. D’habitude, lorsqu’elle se sentait bien comme ce jour-là, elle pensait systématiquement au moment où elle en parlerait à sa thérapeute et où celle-ci exprimerait son contentement, l’encouragerait voire même la féliciterait.
Sans réfléchir, Anouchka demanda à Igor s’il avait déjà eu l’honneur de rencontrer Andreas. Igor ne l’avait jamais vu. Mais Élisabeth parlait souvent de lui et de son apprentissage, toujours en termes élogieux et admirateurs, ce qui n’avait pas l’air de plaire à Igor. D’autant que comme il ne l’avait jamais rencontré, son sentiment de jalousie devait se développer d’une manière exagérée et probablement fausse, se dit Anouchka. Elle s’étonna aussi du comportement d’Élisabeth envers son homme. Elle qui prétendait que l’être humain ne pouvait s’épanouir que dans la vérité et la clarté, que rien n’était pire que les non-dits, les secrets, les mensonges, elle laissait Igor se tracasser au sujet d’Andreas alors qu’il aurait sans doute suffi que les deux hommes se voient de temps à autre pour que tout se passe bien.
Anouchka avait mis du temps à accepter et encore plus à appliquer cette idée mais au final, elle sentait vraiment qu’Élisabeth avait raison quand elle lui suggérait de se tenir au plus près du vrai et elle avait réussi à faire une croix sur la phrase préférée de sa mère : « Toute vérité n’est pas bonne à dire. Surtout à des enfants. ».

* * *

Les semaines passèrent et Anouchka avait de plus en plus envie de rencontrer Andreas. Elle avait l’impression de stagner un peu lors de ses rendez-vous et les confidences d’Igor avait insinué le doute dans son esprit. Élisabeth vivait-elle vraiment comme elle prétendait l’apprendre à ses patients ?
N’y tenant plus, à la fin de la séance, Anouchka reparla à Élisabeth d’une possible rencontre avec Andreas. Instinctivement, elle caressa son pendentif, une pierre d’opale aux vertus apaisantes. Elle vit le rouge de la colère monter aux joues d’Élisabeth qui répondit pourtant d’un ton calme qu’elle allait essayer de contacter Andreas mais qu’elle ne pouvait rien lui promettre, ce serait mentir que de lui assurer une rencontre. Enhardie, Anouchka proposa de le contacter elle-même, Élisabeth lui avait tant de fois répété qu’il fallait prendre les choses en mains pour se sentir quelqu’un de bien. Mais Élisabeth refusa, argumentant tant bien que mal face à une Anouchka qui se sentait de plus en plus sûre d’elle.
Cette fois-ci, Anouchka sortit de son rendez-vous sans aucun sentiment de bien-être et avec une grosse déception sur le cœur. Elle envisagea quelques secondes de couper les ponts avec sa thérapeute qui ne lui apportait décidément plus rien. Anouchka se sentait heureuse maintenant, elle n’avait plus vraiment besoin d’Élisabeth pour savoir qu’elle était quelqu’un de bien, elle avait bien compris les principes d’une vie épanouie, la vérité et la douceur, elle connaissait les pierres qui pouvaient l’y aider, l’opale, calme et apaisante, l’améthyste pour se donner du courage, le lapis-lazuli, pierre de sérénité. Mais elle se ravisa, Élisabeth était son seul espoir de contacter un jour le grand Andreas !

* * *

Élisabeth s’emporta contre Igor :
Mais, qu’est-ce que vous avez tous à vouloir le rencontrer, cet Andreas ? Tout à l’heure, Anouchka, et maintenant, toi ! Qu’est-ce que vous lui voulez ?
Élisabeth se mettait rarement en colère, Igor en fut quelque peu déstabilisé et il laissa tomber.
Plus tard dans la soirée, tandis qu’Élisabeth s’était endormie dans le fauteuil, Igor en profita pour farfouiller dans les affaires de sa compagne. Il n’était pas fier mais il préférait cette bassesse d’amoureux jaloux plutôt que d’affronter la colère de sa femme. Il ne cherchait rien en particulier, peut-être des lettres ou des petits mots qui attesteraient une liaison qu’il espérait antérieure à lui ? Il chercha aussi les livres qu’Andreas avaient écrits mais il n’en trouva aucun. Si au moins il connaissait son nom de famille, il pourrait faire des recherches plus approfondies sur Internet. Lorsqu’il tapait dans Google « Andreas maître reiki » ou d’autres recherches du genre, il ne tombait sur rien d’intéressant. Il se souvint aussi qu’Élisabeth lui avait dit qu’Andreas faisait régulièrement des conférences à Berlin, Rome, Londres lui semblait-il, mais ces recherches-là non plus ne lui donnèrent rien de concret.
Après un début de nuit de recherches stériles, Igor décida d’unir ses forces à Anouchka qui, sans doute pour d’autres raisons que lui, avait également très envie de mettre un visage sur ce fameux Andreas.

* * *

Anouchka referma la porte sur Igor et appuya lourdement son épaule dessus pendant quelques minutes d’intense réflexion.
Et si Igor avait raison ?
Il était venu la trouver au sujet d’Andreas et au début, elle avait espéré qu’avec l’aide de son cousin, elle parviendrait enfin à rencontrer ce mystérieux et passionnant personnage. Mais au fil de la discussion, une évidence s’était peu à peu imposée à eux. Andreas semblait ne plus ou carrément ne pas exister. Igor avait fouillé minutieusement les affaires d’Élisabeth et n’avait trouvé absolument aucune trace d’Andreas, aucune note des conférences auxquelles elle avait participé, aucun échange écrit entre eux, aucun ouvrage de lui, aucun objet.
Anouchka passa la nuit à chercher frénétiquement sur Internet, à taper Andreas avec tous les mots qui s’y attachaient de près ou de loin, mais elle n’obtint pas plus de résultats qu’Igor.
Au petit matin, elle était arrivée à deux conclusions : Élisabeth avait inventé Andreas de toute pièce, elle qui prônait l’épanouissement par la vérité. C’était un choc pour Anouchka de formuler cette conclusion, un choc qui aurait anéanti l’Anouchka d’avant mais qui électrisa la nouvelle et la poussa à sa seconde conclusion : elle devait cesser de voir Élisabeth, cette menteuse n’avait décidément plus rien à lui apporter.
Mais avant d’en arriver là, Anouchka voulait comprendre, comprendre ce qui avait poussé sa « thérapeute » à cet énorme mensonge, car désormais, Anouchka était convaincue que sans vérité, elle ne pourrait pas être bien et que cette vérité-là, autant Elisabeth qu’elle-même, en avaient besoin pour poursuivre leurs routes.

Chloé Sadonid | Mai 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Nouvelles

Nathalie

Nathalie était plutôt discrète (une sorte de féminité suisse), elle avait traversé l’adolescence sans heurt, respectant les passages piétons. Globalement, elle n’avait jamais rien eu à reprocher à personne. Elle s’étonnait toujours quand elle rencontrait des gens qui semblaient en vouloir à la Terre Entière. Quel que soit ce qu’ils aient vécu pour en arriver là, ce genre de comportement dépassait simplement son entendement. Elle avait rencontré Axel il y a quelques années déjà. Nathalie sourit à ce souvenir. Elle avait tout de suite perçu en voyant Axel de loin qu’ils étaient de la même trempe, qu’il était tout le contraire de ce type empli de haine qu’elle avait croisé quelques heures plus tôt en ville. Elle n’avait pas osé aborder Axel ce soir-là. Elle était un peu timide et elle savait très bien qu’elle aurait l’occasion de le revoir. Il devait avoir le même âge qu’elle, environ 19 ans, peut-être 20 déjà. Ses parents venaient de divorcer et il avait suivi sa mère qui s’était installée dans son village natal près de ses vieux parents et de sa sœur. Axel avait donc été intégré au groupe en tant que cousin d’Olivier et Sarah. Peut-être que s’il n’avait fait que rendre visite à ses cousins ce soir-là, Nathalie aurait eu l’audace de l’aborder et elle leur aurait évité quelques tourments à tous les deux.
Axel avait remarqué les regards appuyés de Nathalie mais il pensait que c’était de la simple curiosité envers lui, comme les enfants en ont quand un « nouveau » arrive dans leur classe. Le village où vivaient sa tante et ses grands-parents et où il allait désormais vivre avec sa mère avait une mentalité un peu fermée. Il arrivait rarement de nouvelles têtes et il s’attendait à susciter pas mal de curiosité les premiers temps.
Nathalie sourit. Ils avaient mis le temps, tous les deux, timides et empotés comme ils l’étaient, mais ils avaient fini par se déclarer leur flamme, fébrilement, debout près du banc de la petite école, une nuit sans lune et sans que personne ne se doute de quoi que ce soit. Nathalie avait aimé garder Axel pour elle toute seule, elle avait aimé se rendre en catimini à leurs rendez-vous, tout cet amour qu’ils partageaient, elle avait aimé le garder rien que pour eux au début. Comme si elle avait peur qu’en annonçant la nouvelle aux autres, le monde extérieur aille entacher la pureté de leur amour. Ils avaient fini par le dire. Les rendez-vous, bien qu’ils soient tous les deux majeurs, étaient de plus en plus compliqués à tenir secrets et Axel, qui avait apprécié aussi le côté clandestin de leurs rendez-vous qui rendait leur amour si romantique et passionné, avait fini par insister auprès de Nathalie pour qu’ils sortent de l’ombre. Elle avait accepté car elle voyait qu’Axel commençait à se demander pourquoi elle tenait tant à ses cachotteries et elle ne voulait surtout pas qu’il croit qu’elle était gênée ou honteuse d’être avec lui. Non, ce n’était pas ça qu’elle aimait dans le secret et s’ils voulaient vraiment être ensemble pour longtemps, tôt ou tard, il faudrait sortir du bois…
Le ragot n’avait pas fait plus de bruit qu’un autre ragot dans le village. Nathalie avait juste dû gérer un peu la perplexité de Sarah et Caroline, ses deux meilleures amies, qui ne comprenaient pas, absolument pas pourquoi Nathalie ne leur avait fait aucune confidence à ce sujet ! Mais quand les deux amies avaient finalement été convaincues que l’amoureuse n’avait parlé de son idylle à personne d’autres pas plus qu’Axel d’ailleurs (Sarah n’aurait décidément pas supporter que son frère Olivier fut au courant avant elle), elles avaient fini par accepter l’histoire bien qu’elles ne comprennent vraiment pas Nathalie sur ce coup-là. Cependant, cette dernière avait toujours été si discrète qu’elles ne cherchèrent pas à essayer de comprendre.
Nathalie sourit. Sarah, Caroline et elle se connaissaient depuis tant d’années. Elles étaient devenues amies quand elles n’étaient encore que des petites filles, à l’école maternelle. Sarah avait renversé tout un bac de billes par terre et elles avaient toutes les trois étaient accusées du méfait. Caroline en était en partie responsable car elle se disputait la boîte avec Sarah quelques instants plus tôt. Nathalie s’était simplement trouvée au mauvais endroit au mauvais moment, comme on dit. Mais elle n’avait pas osé dire à la maîtresse qu’elle n’y était pour rien. Et finalement, c’était mieux ainsi. Elles s’étaient faites gronder toutes les trois par la maîtresse et étaient devenues peu après la petite bande de chipies de la classe. Nathalie s’amusait toujours beaucoup à voir ces deux amies inventer des jeux et des histoires.
Adolescente, Sarah s’était éloignée de Caroline et Nathalie, elle les trouvait un peu trop « paysannes » maintenant qu’elle fréquentait la ville. Nathalie savait que ça lui passerait et cette situation lui avait permis de se rapprocher de Caroline, elles se comptaient l’une l’autre des histoires d’adolescentes timides qui se font un monde du moindre clignement d’œil d’un garçon en leur direction, bien que Caro ait toujours été plus franche que Nathalie.
Elles voyaient quand même souvent Sarah et Nathalie s’amusait toujours autant de leur folie à toutes les deux et de tous les plans qu’elles échafaudaient pour pouvoir aller au cinéma ou boire un verre. Nathalie suivait de bonne grâce. Ses parents lui faisaient entièrement confiance et elle pouvait à peu près faire ce qu’elle entendait si elle promettait d’être prudente, ce que d’ailleurs, elle ne manquait jamais de faire. Les parents de ses amies avaient un peu plus de mal à lâcher leurs filles dans la nature et leurs craintes étaient en partie justifiées car elles n’étaient pas des anges. Heureusement, quand ils savaient que Nathalie était de la partie pour le bowling ou la sortie en ville, ils donnaient plus facilement leur autorisation. Les filles ne mentionnaient évidemment pas qu’elles allaient retrouver là-bas un groupe de garçons avec l’un ou l’autre des « flash » du moment de Caro ou Sarah. De temps en temps aussi, il y avait bien un garçon pour lequel Sarah avait le béguin mais elle se gardait bien de le dire à qui que ce soit.
Maintenant, elles étaient adultes toutes les trois et elles se voyaient toujours. Caroline était déjà avec Thomas quand Nathalie avait rencontré Axel, ils s’étaient mariés il y a un peu plus d’un an maintenant et Caroline lui avait annoncé pas plus tard que la semaine dernière qu’elle était enceinte. Pour Sarah, la vie avait été un peu plus compliquée. Mais Sarah rimait avec vie mouvementée et Nathalie trouvait que son histoire lui allait plutôt bien. Sarah était tombée enceinte par hasard à 22 ans. Ce n’est pas un âge scandaleux pour une grossesse mais elle était avec Jérémy depuis deux mois seulement et ils n’avaient parlé d’eux qu’au présent. Sarah avait décidé de garder l’enfant, quitte à devenir une mère-célibataire et effectivement, Jérémy avait fini par la quitter. Enfin, Nathalie pensait plutôt que Sarah ne lui avait pas laissé d’autres choix, elle avait été si catégorique sur sa décision de garder l’enfant qu’il n’y avait pas eu de place pour lui. Mais à la naissance de Théo, ils avaient repris contact et Jérémy avait pu prendre une nouvelle place dans le cœur de Sarah. Théo avait 4 ans maintenant et une petite sœur de 2 ans, Clara, qui avaient été ardemment désirée par ses parents.
Nathalie sourit. Ses amies étaient heureuses. Axel et elle essayaient aussi d’avoir un enfant mais ça ne marchait pas… Nathalie avait fait des tests et tout allait bien de son côté. Ils attendaient maintenant les résultats d’Axel et Nathalie se surprit à se demander si elle pourrait être heureuse avec lui s’il s’avérait qu’il était stérile. Elle mit sa main devant sa bouche, honteuse qu’une pensée aussi mesquine lui soit venue à l’esprit. Elle aimait Axel pour ce qu’il était et pas pour sa capacité à engendrer sa progéniture. Mais d’un autre côté, elle se sentait aussi tellement mère en substance. Elle repensa à cette vieille voisine aigrie à qui sa mère lui faisait porter des confitures maison et des légumes du jardin. La mère de Nathalie excusait les méchancetés de la voisine par le simple fait qu’elle n’avait jamais eu le bonheur d’avoir des enfants. Nathalie secoua la tête. Elle ne voulait pas finir comme cette vieille folle. Mais que ferait-elle si Axel ne pouvait pas lui donner d’enfants ? Que deviendrait son amour pour lui ?
Nathalie sourit. Ils n’avaient pas encore reçu les résultats et la médecine d’aujourd’hui faisait des miracles dans ce domaine.

Nathalie avait un métier qui la passionnait et dans lequel sa discrétion et son sens du devoir étaient reconnus comme les plus grandes qualités. Elle avait fait des études de psychologie et s’était orientée naturellement vers la psychologie sociale. Aujourd’hui, elle travaillait depuis 4 ans dans un bureau de psys en ville où elle avait fait son stage, un bureau régulièrement sollicité par la police et la justice. Ce métier lui avait permis de mieux comprendre l’être humain en général et de découvrir derrière des personnes qui semblaient complètement inhumaines des traces manifestes d’humanité.
Nathalie entra sur les lieux de son travail après avoir garé sa voiture bleu ciel à sa place habituelle. Elle salua tout le monde avant de s’asseoir à son bureau.
Nathalie sourit. Même s’il n’était pas toujours facile, elle aimait vraiment son métier. Elle avait une interview ce matin avec un homme d’une cinquantaine d’années qui était le principal suspect du meurtre de sa mère. Nathalie reprit les notes qu’elle avait prises lors de sa brève conversation téléphonique avec le magistrat. Visiblement, cet homme avait pris la liberté d’euthanasier lui-même sa mère. Le travail de Nathalie consistait à rendre un avis sur l’état psychologique de Léo Winshafen.

Nathalie serra la main de Léo, ferme et chaleureuse, avant de l’inviter à s’asseoir. Elle lui posa quelques questions de formalité avant d’attaquer le vif du sujet. La voix de Léo était aussi ferme et chaleureuse que sa main et Nathalie écouta son histoire attentivement, oubliant complètement le but de son entretien.
Léo s’était rapproché de sa mère quelques mois plus tôt, presque un an auparavant. Il l’avait appelée un jour pour rien alors qu’il n’avait l’habitude de l’appeler que pour annoncer sa venue ou annuler sa visiter en dernière minute. Elle avait été heureuse de l’entendre, elle avait voulu savoir de petites choses sur lui, s’il déjeunait toujours régulièrement à l’italien en bas de chez lui, s’il lisait toujours la Bible pour soigner ses insomnies. Elle avait parlé un peu d’elle aussi, de la solitude de sa vieillesse - elle venait de perdre un ami cher - elle avait évoqué sa santé difficile aussi mais tout cela sans solliciter sa pitié. Il l’avait trouvée très moderne pour ses 80 ans et petit à petit, il avait pris l’habitude de l’appeler régulièrement « pour rien ». Il entendait le bonheur dans la voix de sa mère lorsqu’elle reconnaissait la voix de son fils, jamais aucun reproche sur toutes ces années où il s’était si peu préoccupé d’elle, jamais aucune supplication pour qu’il vienne la voir. Leurs confidences s’étaient faites plus intimes au fil du temps. Ils avaient parlé de leurs amours passées. Elle lui avait forcément parlé de son père, il le voyait autrement maintenant et comprenait mieux qu’elle l’eut aimé. Elle lui avait dit que très vite, alors qu’il n’avait que 14 ou 15 ans, elle avait compris qu’elle serait la seule femme que son fils unique aimerait jamais. Elle savait donc depuis si longtemps qu’il était homosexuel… Elle l’avait peut-être même su avant lui. Et un jour, elle lui avait fait cette terrible confidence :
 Léo, je veux mourir. Et je voudrais que tu m’aides.
Il s’était entendu répondre :
 D’accord.
Il la comprenait. Elle sentait qu’elle avait fait son temps. Ses jambes ne la portaient plus. Elle ne voulait pas entrer dans le cercle vicieux de l’hospice, l’hôpital, de l’acharnement thérapeutique. Il avait donc exhaussé le dernier vœu de l’unique femme de sa vie. Ils savaient tous les deux le risque qu’il prenait. Mais aider sa mère à partir sereinement était le dernier acte d’amour qu’il pouvait lui offrir.
Nathalie sourit. Elle souhaita de tout son cœur que Léo soit défendu par un avocat capable de faire comprendre aux juges et aux jurés que son client avait agi par amour.
Et elle se sentit tout à coup capable d’être heureuse avec Axel. Avec ou sans enfants.

Chloé Sadonid | Avril 2011

2011, Ateliers

16 ans

Pour mes 16 ans, ma marraine m’a proposé d’aller passer le week-end chez elle. Si vous ne connaissez pas ma marraine, vous vous demandez sûrement pourquoi j’ai l’air aussi réjoui de passer un week-end en famille, le week-end en famille étant, après les interros, l’activité la moins populaire des gens de mon âge.
Ma marraine avait exactement 16 ans et demi le jour où elle est venue me voir à la maternité. Laure, puisqu’il a tout de suite été hors de question que je l’appelle Marraine Laurence, est une cousine de ma maman.
Laure a donc aujourd’hui 32 ans mais elle ne vit pas comme la plupart des gens qui ont la trentaine : elle n’a pas de vrai travail, elle continue à passer ses week-ends avec ses potes et elle n’est pas mariée. Elle a souvent des amoureux mais elle n’en parle qu’à moi dans la famille. Forcément, déjà que ses parents n’en reviennent pas de son mode de vie. Mon grand oncle s’étrangle à chaque fois qu’on parle de la « vie professionnelle » de Laure et ma grande tante se lamente de ne pas encore avoir un seul petit enfant alors que sa fille se rapproche dangereusement de l’âge limite où elle ne pourra plus en avoir.
Heureusement, Laure prend tout ça avec humour, j’adore quand elle imite sa mère en pinçant la bouche :
- Attention, Laurence, tu vas bientôt atteindre la date de péremption, on va devoir te jeter aux ordures.
Elle est vraiment drôle, Laure, on rigole bien à deux. C’est comme une grande sœur mais en moins chiante parce que je ne la vois pas tous les jours.

C’est Maman qui est venue me conduire chez Laure vendredi avant le souper. Ma mère aime bien sa cousine même si elle était quand même un peu stressée. Heureusement, Laure a joué à l’adulte responsable pour la rassurer en lui promettant des trucs improbables comme quoi je n’irais pas dormir trop trop tard et que je ne conduirais pas sa mobylette. Laure n’a pas de voiture, elle dit que la mobylette, quand on vit toute seule, c’est bien plus pratique pour rouler en ville et se garer.
Quand Laure a enfin fermé la porte sur Maman, on a toutes les deux poussé un gros soupir de soulagement avant de se prendre notre premier fou rire du week-end. Laure est montée avec moi m’installer dans la chambre d’amis et pendant que je rangeais mes affaires,  elle m’a détaillé le programme du week-end. Ce soir, soirée pizza-DVD, demain matin, quelques cours de conduite de mob’, après-midi virée shopping où je pourrai choisir mon cadeau et au soir, fiesta chez elle avec ses potes et moi. Et pas d’heure pour aller dormir !

Je me suis fait un peu charrier au début de la soirée par la bande de Laure, j’ai quand même la moitié de leur âge à peu près, ça leur a fait un choc, ils ne pensaient pas avoir autant vieilli ! Enfin, quand même, beaucoup d’entre eux se sont accordés pour dire que j’avais l’air d’avoir plutôt 18 ans que 16. J’ai accepté le compliment en souriant dignement. Il faut dire qu’avec mon nouveau top offert par Laure l’après-midi même et sa séance de maquillage, mon reflet dans la glace me murmurait lui aussi que je faisais plus que mon âge ce soir-là. J’ai fini par cesser d’être le centre de l’attention et j’en ai profité pour observer plus attentivement les gens. C’était un peu comme mes potes et moi, cette bande, en plus cools. Les mecs faisaient les malins, se lançaient des défis, les filles riaient ou papotaient en petits groupes. Comme je ne connaissais personne, je ne disais pas grand-chose mais je suivais les conversations, je me marrais bien et je ne refusais jamais quand on proposait de remplir mon verre, je ne voulais pas paraître coincée.
Vers minuit, j’ai vu Laure s’éclipser avec le grand brun dont elle m’avait parlé la veille. Il était vraiment beau mais je l’avais trouvé beaucoup moins drôle que les autres. La soirée s’est poursuivie sans eux, j’ai continué à écouter et à rire en sirotant mes verres. Quand Alex s’est approché de moi pour me parler, j’étais plutôt très détendue. Il était vraiment sympa, on a beaucoup parlé, sérieusement et pour rire. Quand il m’a embrassée, j’en avais envie depuis un certain temps déjà, mais je n’osais pas. Je pensais qu’il venait surtout me parler pour être sympa avec la gamine de la soirée.
Tout est allé très vite après. Enhardie par son baiser, je pense que c’est moi qui lui ai proposé de monter dans ma chambre. Je voulais juste qu’on soit plus à notre aise pour nous embrasser, à l’abri des regards indiscrets. Alex a commencé à me déshabiller et à se déshabiller tout doucement en m’embrassant sur le lit. J’ai eu un sursaut de peur et puis je me suis reprise, j’avais 16 ans, c’était un bel âge pour perdre sa virginité. J’étais presque toute nue quand Laure est arrivée tout rouge en hurlant à pleins poumons. Elle a pris tous les vêtements d’Alex et les lui a jeté à la figure en le repoussant vers la porte. J’ai ramassé la couverture sur moi en fixant Laure complètement abasourdie, la fête était finie.
Laure m’a jeté un regard furieux en fermant la porte. Puis son visage s’est radouci. Elle m’a bordée dans le lit et elle m’a dit en caressant mes cheveux :
- On parlera de tout ça demain.
Le lendemain, j’ai mis longtemps avant de descendre déjeuner. J’avais mal à la tête et j’étais vraiment gênée de mon comportement de la veille. Qu’est-ce qui m’avait pris de vouloir passer le cap avec un vieux de 30 ans que je connaissais à peine ? J’avais peur de revoir la colère dans les yeux de Laure aussi, même si elle s’était calmée tout de suite.
En déjeunant, on a fait semblant de rien mais je voyais bien que Laure aussi n’était pas très à l’aise. Finalement, j’ai respiré un bon coup et je me suis excusée en bafouillant. Laure m’a prise dans ses bras et m’a dit que c’était à elle de s’excuser. Qu’elle n’avait pas été du tout raisonnable de me laisser seule avec sa bande de copains, elle savait bien que certains n’étaient vraiment pas tops quand ils avaient trop bu. Je me suis ré excusée parce que, moi aussi, j’avais trop bu.
Laure m’a encore serrée dans ses bras, puis elle s’est éloignée en me tenant par les épaules et elle m’a dit :
- Il est temps que tu saches.
Elle m’a raconté une histoire de dingues. Quand Maman était enceinte de moi, Laure était tombée enceinte aussi, mais, à 16 ans et de son petit amoureux de 17 ans et demi, ce n’était pas du tout la même histoire que mes parents qui étaient mariés depuis 2 ou 3 ans. La mère de Laure voulait qu’elle avorte, le comble, elle qui maintenant regrette de ne toujours pas avoir de petits-enfants ! Laure ne voulait pas, elle était amoureuse de Julien et elle pensait, naïvement sans doute, qu’ils s’en sortiraient puisqu’ils s’aimaient vraiment. Ma mère a été la seule de la famille à soutenir Laure, elle avait même convaincu mon père d’accueillir les jeunes parents et le bébé chez eux au cas où. Finalement, c’est la nature qui a décidé pour tout le monde, Laure a fait une fausse-couche.
Ça a été très dur pour Laure après. Julien n’a pas compris qu’elle soit aussi longtemps désespérée, il trouvait plutôt que la nature avait bien fait les choses, qu’elle avait pressenti qu’ils n’étaient pas prêts à assumer. Laure l’a quitté, terriblement déçue. Ma mère a été là pour Laure, comme elle était enceinte, elle comprenait l’état dans lequel sa cousine se trouvait.
J’avais réussi à ne pas pleurer mais quand ma marraine m’a dit que c’était grâce à moi qu’elle avait enfin réussi à encaisser son bébé perdu et son amour déçu, que dès qu’elle avait posé les yeux sur moi, toute petite et chiffonnée, que j’avais agrippé son doigt, elle s’était sentie légère et j’ai fondu en larmes dans les bras de ma marraine chérie qui pleurait au moins autant que moi.

Chloé Sadonid | Mars 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

2011, Ateliers

Alexia

D’habitude, avec Alexia, on ne fête jamais la Saint-Valentin, cette fête commerciale qui rend les célibataires malheureux encore plus malheureux, les célibattants encore plus revendicateurs et qui ne rend pas les casés plus heureux.
Cette année, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’avais envie de surprendre Alexia ce jour-là. Peut-être parce que j’ai un travail régulier depuis quelques mois et que c’est plus facile pour moi financièrement ?
Alexia et moi, on est ensemble depuis 4 ans et demi. Quand je l’ai rencontrée ou plutôt, le soir où elle m’a plu, car nous nous connaissons depuis l’enfance, j’avais presque 19 ans. Et elle plus de 25. Ce soir-là, honnêtement, je pensais qu’elle en avait moins, je lui donnais 21 ou 22 ans. Toujours est-il qu’il s’est passé quelque chose ce soir-là.
J’ai toujours été considéré comme quelqu’un de mature pour son âge. Et il est vrai que j’avais un certain mépris pour les dindes qui partageaient les bancs d’école et d’université avec moi. A l’époque, depuis peu, mes potes s’étaient mis en tête de me caser. Ou plutôt de m’offrir la possibilité de baiser avant le jour fatidique de mes 19 ans. Selon le public, je passais soit pour un homosexuel refoulé, soit pour un ultra romantique qui attendait l’Unique femme de sa vie et qui réservait tout son amour pour elle. Et pour tous, j’étais devenu une sorte de défi, l’homme inséduisable, qui donc arriverait enfin à lui plaire ?
Alexia ne savait pas tout cela. On s’est souri, on s’est parlé, on s’est plu. Mais la différence d’âge l’a empêchée de me voir le lendemain comme un être sexué.
J’ai dû me battre pour séduire mon Alex. On a dû se battre ensuite pour légitimer notre couple, notre différence d’âge n’était pas énorme mais elle n’était pas classique. Petit à petit, nos familles, nos amis, nos connaissances ont fini par accepter l’évidence de notre amour.
Et hier, pour la première fois, nous avons fêté la Saint-Valentin. Alexia et moi, nous n’avons jamais souhaité la fêter mais cette année, j’avais envie de lui faire une surprise. De lui prouver qu’après tout ce temps, on peut encore s’étonner de l’autre.
Connaissant Alexia, il était hors de question que je l’emmène au cinéma ni que je lui prépare un dîner aux chandelles. Elle m’aurait ri au nez. Alexia refuse, réfute, exècre tout ce qui est commun, standard, classique, tout ce qui est « comme les autres ». Elle voue un culte improbable à l’originalité coûte que coûte, quitte parfois à s’exclure socialement à cause de ses choix.
Je ne m’en plains pas. Sans cette passion pour se construire en différence, Alexia n’aurait jamais admis que j’étais quelque digne d’intérêt, elle n’aurait jamais accepté notre premier rendez-vous en tête à tête, elle ne m’aurait jamais dit que je lui avais plu ce soir-là, notre histoire n’aurait jamais pu voir le jour.
Hier soir, j’ai donc emmené Alexia sauter à l’élastique. Elle était comme une petite fille, excitée par la surprise et puis, elle a eu peur et à la fois très envie de se jeter dans le vide fascinant. J’ai joué à l’homme sûr de lui qui n’a peur de rien. Et on a sauté. Alexia riait et hurlait. Et c’était fini.
Sur le chemin du retour chez nous, Alexia s’imaginait déjà raconter cet exploit à ses amies et collègues, fameux cadeau de Saint-Valentin pour des amoureux qui ne la fêtent jamais.
Moi, je pensais que pour ce prix-là, j’aurais pu lui offrir trois ou quatre restos. Mais Alexia ne supportait pas les restos, c’était d’un commun ! Ces couples qui allaient dîner en ville uniquement pour trouver des choses à se dire en critiquant l’établissement ou les autres clients. Ou encore pire, parce que c’était une excellente excuse pour ne pas avoir le temps de faire l’amour le soir.
En rentrant chez nous, comme je m’y attendais, Alexia me sauta au cou et m’emmena faire l’amour.
En fumant ma cigarette à la terrasse, il me vint à l’esprit que ce n’était peut-être pas pour une simple question d’argent que pour la première fois, j’avais décidé de fêter la Saint-Valentin. J’étais plutôt en train d’essayer de me prouver que mon couple m’intéressait encore… Mais il fallait me rendre à l’évidence, l’originalité d’Alexia qui m’avait tant plus au début se révélait de plus en plus difficile à accepter au quotidien. Au-delà de cette absurde volonté d’être différente de tous aux yeux des autres, Alex était si commune… Sensible, un peu capricieuse, un peu jalouse, elle était tout pareille aux petites copines de mes amis. Avec la simplicité en moins. Alexia était incapable de profiter des petits bonheurs de la vie, d’une soirée pizza-DVD, d’une balade au grand air, d’un petit resto, d’un dîner de famille, d’une journée en bord de mer,… Tout devait sortir du commun et de la médiocrité, nous n’allions qu’au théâtre, jamais au ciné, nous ne regardions qu’Arte, jamais TF1.
Et aujourd’hui, tout ça m’emmerdait au plus haut point.

Chloé Sadonid | Mars 2011. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.

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