David (épisode 5)
Emilie avait fêté son premier anniversaire la semaine passée, le jour J tombait un dimanche, c’était parfait pour inviter la famille et les amis. Aussi petite soit-elle, notre fille savait qu’elle était la reine de la journée et, non seulement, elle souriait de plus belle à tout le monde mais encore, elle avait réussi à faire un show mémorable qui resterait une anecdote notable dans le roman de son enfance. Elle avait fait ses premiers pas, le jour même de son premier anniversaire sous les yeux encourageants de tout son petit monde, juste après avoir soufflé sa bougie avec l’aide de Louise, elle avait titubé quelques pas pour atterrir dans mes bras. Je n’avais pas pu m’empêcher d’écraser une larme d’émotion en félicitant mon bébé sous les bravos de l’entourage, larme qui n’avait échappé à personne, surtout pas à Carmen et Elise, les deux meilleures amies de ma Louise.
Au soir, en rangeant, Louise m’avait glissé que ses amies l’enviaient d’avoir trouvé un si bon père pour sa fille. Ce n’était pas la première fois que je pouvais remarquer que mon image extérieure de père était plutôt bonne et, il y a quelques semaines, je m’étais dit que peu importe ce que je ressentais au fond de moi, j’aimais ma femme et ma fille aussi fort que je le pouvais et elles en avaient l’air tout à fait heureuses. J’avais donc décidé de mettre mes questionnements de père tourmenté de côté et cette journée d’anniversaire m’avait assuré que j’avais pris la bonne décision ; Emilie sentait bien que j’étais son père puisque ses premiers pas l’avaient menée tout droit dans mes bras. Et comme toujours, Louise avait glissé une petite phrase qui faisait mouche au détour de notre conversation et qui mettait définitivement – du moins je l’espérais – fin à mes angoisses de non-sentiment paternel.
A vrai dire aussi, depuis quelques semaines, un vieux rêve m’occupait pas mal l’esprit. Mon travail de commercial commençait à épuiser mon intérêt et je m’étais repris à fantasmer, comme à l’âge de 12 ou 13 ans, sur le métier de pompier. A 15, 16 ans, j’avais littéralement changé d’avis : que j’avais été puéril de vouloir être pompier ! A cet âge-là, j’ambitionnais plutôt de devenir un jeune loup de la finance. Aujourd’hui, je peux dire que j’avais plus ou moins atteint cet objectif, je ne suis pas vraiment un jeune loup mais je travaille en tant que commercial dans une entreprise à renommée internationale, je suis certes discret mais très efficace.
Je n’avais encore parlé à personne de ce projet mais je sentais bien que ce n’était pas une idée comme ça qui allait passer. Depuis que Louise était tombée enceinte, je ressentais ce besoin de me sentir un homme, un vrai et en étant pompier, en assistant, protégeant et secourant des êtres humains, je comblerais parfaitement ce besoin. Ce n’est pas un métier facile, les interventions des pompiers ne se terminent pas toujours bien, psychologiquement, il faudrait que j’apprenne à passer au-dessus de cela. Et physiquement, bien sûr, c’est un métier très dur. Je n’ai jamais été un grand sportif mais je ne suis pas vraiment mauvais non plus. Il est vrai que depuis la naissance d’Emilie mes parties de golf en compagnie de Nicolas et Xavier s’espacent de plus en plus. Ça n’a pas l’air comme ça mais le golf est un sport parfait pour entretenir sa condition physique. Sauf que je n’en fais presque plus. Et que je ne peux pas vraiment revendiquer le fait d’avoir déjà eu une condition physique. En tout cas, pas au niveau d’un pompier.
Dans un premier temps, donc, il faudrait que je me mette sérieusement à faire du sport. Tous les jours, idéalement. Et dans un second temps, il faudrait que je puisse convaincre Louise de me laisser tenter ma chance dans ce métier à risques aux horaires difficiles et bien moins rentable que mon métier de commercial. Sans passer pour un mauvais père qui risquerait de priver sa fille de sa présence juste pour réaliser un vieux rêve de gosse…
* * *
J’avais donc décidé d’entamer une remise en condition physique dans l’espoir de changer radicalement de métier. Pour commencer, le jogging me semblait évident : tout le monde fait un petit peu de jogging et je ne serais pas le premier trentenaire jeune papa à souhaiter me remettre au jogging ! Ceci dit, si je me mets à courir tous les jours, je risque d’être rapidement lassé de mon trajet de parcours. Je me verrais bien descendre courir sur les berges mais la vue de fleuve me gavera sûrement à la longue. Il faudrait que je prenne le temps de m’établir une dizaine d’itinéraires variés, avec des temps de parcours et des difficultés différents, plus ou moins de dénivelé. Il doit y avoir moyen de faire ça très facilement avec Internet. Enfin, dix parcours, c’est vite épuisé. Après un mois, je les aurai déjà tous vus trois fois. Et ce n’est pas en un mois de jogging que je peux obtenir une condition physique de pompier ! Il faudrait peut-être que j’investisse dans un lecteur mp3 portable. Et que je me confectionne une playlist spécial jogging ? Avec des chansons entraînantes du style « The Eye of Tiger ». Je devrais bien trouver un ou deux gigas de musique appropriée en parcourant notre réserve à Louise et moi. Ce serait bien aussi que je puisse évaluer la progression de ma condition physique. Je devrais peut-être faire un check-up chez un médecin qui pourrait en plus me donner quelques conseils pour accompagner ma reprise intensive de sport. Peut-être devrais-je changer mon alimentation ? Et puis, évidemment, j’oublie l’essentiel, il faudrait que j’investisse dans de bonnes chaussures de course. Ce n’est pas avec mes chaussures de golf que je vais pouvoir courir 10 ou 20 kilomètres par jour ! Et je pourrais en profiter pour me renseigner au sujet d’un petit appareil qui comptabiliserait mes foulées, la vitesse de ma course, les kilomètres parcourus, etc.
Et bien ! J’ai du pain sur la planche avant ma première foulée !
Chloé Sadonid | Mars 2012. Dans le cadre d’un atelier d’écritures animé par Eva Kavian.
04 mai 2012 Crédits 0 comments