Ma mère habite Quenoste pas loin de Chastelou, c’est un charmant village de quelques centaines d’âmes appelé à disparaitre à court terme puisque le seul taux de croissance qu’on y mesure encore à la hausse est celui de la moyenne d’âge de sa population.
Le monde comme le conçoit ma mère est simple, chacun y remplit une tâche bien définie: le boucher découpe de la viande, la boulangère cuit du pain,… Bref chacun doit s’acquitter de ses obligations du mieux qu’il peut sans se soucier du sens de tout ça.

Le rôle de ma mère dans cette vaste mosaïque est de veiller à ce que chacun reste dans le droit chemin. C’est une tâche qu’elle estime primordiale et elle ne saurait l’accomplir sans l’aide précieuse de sa fidèle alliée: la voisine, madame Genèse. Tel des inquisitrices modernes, elles traquent les écarts de conduite de leurs concitoyens et les punissent avec la cruauté et l’absence d’empathie propre à ceux qui ont la certitude de détenir la vérité.

Le commérage est le glaive de leur justice: à peine la nouvelle que le boucher avait conclu dans le pâté avec la veuve Chicot arrivée à leurs oreilles, elles organisèrent le châtiment: divulgation du secret à la démonstration Tupperware mardi soir, au club des amies de Lourdes mercredi après-midi, à la boulangerie jeudi matin et ainsi de suite jusqu’à ce que justice fut faite: le boucher est en instance de divorce et je ravitaille moi-même maman en charcuteries deux fois par semaines car elle ne mettra plus jamais un pied chez ce satyre.

Faire l’aller-retour Chastelou-Quenoste deux fois par semaine pour ramener à ma mère 150g de tête de veau et 200g de beefsteack est un moindre mal: s’il n’y avait que ça je m’estimerais heureuse de la qualité de relation que j’entretiens avec elle. Mais dans le monde de ma mère les femmes doivent procréer, et dans le monde de ma mère, les femmes de mon âge, célibataire et sans enfant sont des fugitives qu’il faut traquer jusqu’à ce qu’elle fondent une famille. Ma mère est, je pense, d’autant plus intransigeante sur ce point qu’elle n’a elle-même procréé que de justesse: une seule fois en fait puisque quand elle lui eut annoncé «l’heureux évènement» à venir, mon père s’enfuit lâchement me laissant seule avec elle et cette tragique question: «Mon père est-il parti lâchement parce que ma mère est insupportable ou ma mère est-elle devenue insupportable parce que mon père est parti lâchement?».

C’est ainsi que mes discussions avec ma mère se concluent invariablement par cette question qu’elle me jette au visage: «Mais enfin, Brigitte, quand vas-tu enfin te trouver un mari?». J’y répondais au début et j’ai usé des centaines d’arguments, sans jamais parvenir à la convaincre semble t-il: «pourquoi se marier à tout prix?», «le célibat a des avantages!», «On n’est plus au XIXème siècle maman» «Je fais peur aux hommes, j’ai trop de personnalité», «On n’est plus au XXème siècle maman», «Je suis un gros boudin, personne ne veut de moi!», «Celui-là c’est toi qui l’a fait fuir en lui demandant si on projettait de se marier», …

Il me reste néanmoins un argument inédit, que je me retiens d’utiliser car elle me brûlerait sans doute après m’avoir écorchée vive pour ce que j’ai dit. Je crains qu’un jour il m’échappe après un interrogatoire plus musclé que d’habitude: «Mais enfin, Brigitte, quand vas-tu enfin te trouver un mari?» et bien, un mari, j’en ai déjà eu un, maman! Mais ce n’était pas le mien! Il s’appelait Francis Lebel, son fils était dans ma classe.

 

 

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texte & illu.: NicomiX